Abû Al-ʿAtâhiya : La vie ne vaut d’être vécue… sans la mort

Né en 748 à ʿAyn al-Tamar près de Médine, Abū al-ʿAtāhiya est un poète d’origine bédouine, qui reste l’une des perles littéraires de la poésie arabe. En 2000, les éditions Actes Sud ont édité une partie de ses poèmes[1] dans la collection Sindbad, traduits par l’historien spécialiste de la langue et de la littérature arabe André Miquel.

« Préparez-vous donc au départ, à laisser famille et biens, ici ou ailleurs, tôt ou tard, la mort barre tous les chemins ». Ces quelques vers, que l’on retrouve dans le recueil Poèmes de vie et de mort, en disent long sur la poésie de l’ancien vendeur de poteries Abū al-ʿAtāhiya. S’il s’est d’abord fait connaître à la cour du calife Al-Mahdî par ses poèmes amoureux, il s’est créé une notoriété immense parmi le peuple et les élites grâce à sa poésie ascétique. Après une première disgrâce pour avoir un peu trop chanté les louanges d’une esclave de la cousine du calife, il est revenu en effet en force avec des thèmes beaucoup plus arides et spirituels. Dans le recueil publié par les éditions Actes Sud, on se laisse conquérir par ce qui, il y a des siècles, avait envoûté ses contemporains. Parmi les thèmes de ses poèmes, on trouve la vanité humaine, la vacuité de la vie, la fatalité de la mort qui nous rattrape un jour, la nécessité de la piété dans le monde terrestre et la peur de l’au-delà.
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Chaque poème sonne comme un chant pessimiste sur une vie éphémère qui n’est qu’un leurre, qui ne sert qu’à nous tromper nous-mêmes, à nous gorger de plaisir et de divertissements avant que la mort ne vienne nous chercher, beaucoup plus tôt qu’on ne le croit. Dans le mètre sarîʿ, Abū al-ʿAtāhiya révèle ce que, neuf siècles plus tard, Blaise Pascal évoquera dans ses Pensées au sujet du Divertissement :

« Nous vivons, c’est étrange, au milieu des plaisir,
Quand sonne à notre oreille un cri : il faut partir ! »

On retrouve cette idée du divertissement vain dans d’autres vers où il utilise cette fois le tutoiement, ce qui lui permet d’interpeller ses lecteurs ; ce sont eux aussi les futurs concernés. Il fait usage du Je, meilleur moyen de ne pas se mettre hors du champ des mortels et de faire de l’introspection :

« Tu te distrais, et cependant tes jours s’en vont,
Tu vis de jeux, mais la mort, elle, ne joue pas.
Je m’étonne, oui… et jamais quand il s’agit de moi
. »

Ce langage simple, ces mots basiques et pourtant empreint de poésie, ces termes et expressions spontanés, sans fioritures et sans prétention, ont largement contribué à sa popularité. Tout un chacun peut comprendre le sens de ses poèmes.

La mort est le défi d’une vie

Pour le poète, l’Homme se débat coûte que coûte dans sa courte vie pour la remplir, la combler, la parer de couleurs pour mieux éviter de songer à son funeste destin. La vie est vaine et surtout elle n’est qu’un paravent qui cache le plus dur à venir. En effet, pour Abū al-ʿAtāhiya, la vie après la mort est terrifiante car elle suppose un jugement et des efforts à fournir. Cette opinion, qui va à contre-courant de celle des autres croyants pour qui la mort est un passage vers un monde supposé meilleur, a pu lui attirer les foudres des bien-pensants. Bien que croyant, Abū al-ʿAtāhiya estime que la mort serait beaucoup plus « simple » à concevoir si rien n’existait après. Dès lors, on n’aurait aucune peur d’échouer, de ne pas se montrer à la hauteur. La mort est un passage difficile mais le plus compliqué reste à venir, il faut être digne de « l’après-vie » et faire preuve de courage encore plus que dans la vie terrestre :

« Si l’effroi que la mort nous cause,
Venait du néant qui la suit,
Légère serait la chose,
Et l’affaire de peu de prix.
Soit… Mais s’il s’agit de renaître,
De voir rassemblés tous les êtres,
Du feu d’enfer, du paradis,
De ce qu’on nous dit et redit ? »

Ainsi, selon Abū al-ʿAtāhiya, il n’y a pas d’apaisement à mourir, il s’agit d’une nouvelle épreuve et même de la principale :

« Une obsession nous tient, l’obsession de la mort,
Personne n’y résiste, et personne n’en sort.
En cette compagnie, quel bonheur ne détonne ?
Quand le grain a levé, c’est le deuil qui moissonne
. »

L’épreuve la plus ardue dans la mort est de répondre de son être, de sa vie, devant ce juge qui est Dieu, ce qui est beaucoup plus éprouvant que de mourir sans qu’il n’y ait rien après :

« Si nous restions, une fois morts, à l’abandon,
La mort serait repos pour tout être en ce monde.
Mais après notre mort vient la Résurrection :
De tout chose alors il faudra qu’on réponde.
 »

Dans ces vers ambigus, Abū al-ʿAtāhiya ne doute pas une seconde de la vie après la mort. Toutefois, il semblerait presque envieux que le contraire pût être vrai, pour commodité et confort de l’esprit.

« L’éphémérité du bonheur – qui est pour certains auteurs la condition même de son existence – est chez lui un grand malheur »

On peut déplorer cette sévérité d’Abū al-ʿAtāhiya envers les amusements qui alimentent notre vie mais certains vers nous aident à y voir plus clair. Dans sa vision extrêmement pessimiste, puisque la vie est vaine, il est inutile de s’échiner à perdre son énergie vitale, laquelle est de toute façon condamnée par le cycle de la vie et l’arrivée de la vieillesse :

« Quand nous nous gaspillons dans les réjouissances,
Un peu de notre corps se meurt à chaque fois.
Quand l’âge nous blanchit et laisse sans défense,
La force se délabre, et vient le dernier pas.
 »

On notera l’allusion d’Abū al-ʿAtāhiya au fameux naufrage de la vieillesse, qui est cependant une étape inéluctable :

« Les cheveux blancs sont votre mort, enfant des hommes,
Ils campent sur vos joues, c’est la mort qui est là
. »

Pour autant, Abū al-ʿAtāhiya ne nie pas l’existence du bonheur, des joies, des émotions violentes qui traversent notre vie et la rendent beaucoup moins lisse. Son ascétisme ne doit pas être confondue avec une insensibilité ou une aridité du cœur. Mais l’éphémérité de ce bonheur – qui est pour certains auteurs la condition même de son existence – est chez lui un grand malheur :

« Quand, pour notre maison, le bonheur tourne court,
Tout alors est poussière, et noir l’éclat du jour.
 »

La mort, une entreprise solitaire

Le bonheur passé, l’amitié suspendue par la mort, sont des thèmes, chez Abū al-ʿAtāhiya, que l’on retrouve dans un poème dédié à son ami Alî Thâbit. Là encore, si la vie est vaine, la mort n’est pas un soulagement pour le poète, contrairement à ce que la doctrine religieuse enseigne :

« Je ne sais que pleurer, Alî, me lamenter,
Mais quel secours pour toi attendre de mes pleurs ?
Ah ! C’est trop de chagrin ! Te voir enseveli,
La terre par mes mains sur ta tombe épandue !
 »

Abū al-ʿAtāhiya envisage aussi sa propre mort dans un poème et, une fois de plus, nul réconfort à passer dans l’autre monde. Chez l’ensemble des croyants, la venue dans le nouveau monde est censée être tout sauf une aventure solitaire. Pour Abū al-ʿAtāhiya, la mort est bien synonyme de solitude et même d’oubli, comme dans ces vers où on sent poindre une critique contre les vivants qui finiraient par oublier le mort :

« La tombe refermée, je les vois, tous partis,
Sans reporter sur moi le plus petit regard.
 »

Le poète se montre d’autant plus piquant et incisif qu’il fait comprendre que les pleureuses ne sont pas d’une réelle utilité. Il critique ainsi une tradition importante de sa culture, qui lui semble plus toucher à la forme, à la mise en scène qu’au vrai fond de l’affaire, à savoir la mort, la décrépitude du corps :

« Les pleureuses sont là,
Mais à quoi me sert-il que l’on pleure sur mon sort ?
C’est bien à moi de me pleurer, devant ma mort.
Secours ton pauvre frère, ô pauvre frère ! À moi ! »

En d’autres termes, les vivants pleurent la perte mais le véritable perdant et être esseulé est le défunt.

En dépit de ce pessimisme, Abū al-ʿAtāhiya est convaincu que la grande piété, tant qu’on est vivant, et le caractère humble de l’homme face à Dieu, sont les clés pour réussir sa venue dans l’au-delà :

« Il te suffit de Dieu, si Dieu est son rempart :
Il fait barrière au mal, et le mal aussitôt,
Recule. »

Et d’ajouter, en condamnant la vanité humaine et la quête de l’immortalité dans l’Histoire :

« On cherche les honneurs, on les veut pour toujours,
Quand l’honneur vrai de l’homme est la seule piété.
 »

Par ces mots, on pourrait dire qu’Abū al-ʿAtāhiya fustige l’ambition humaine déraisonnable, autrement dit la mégalomanie, les Achille et autres Alexandre, assoiffés de gloire. Pour être dans le vrai, il faut être dans la modestie et la piété, dans la modération et la juste mesure. Un détail qui rend Abū al-ʿAtāhiya passionnant : sous cette apparente aridité et cette apologie de l’ascétisme, a vécu un homme débordant de passion, de foi chaleureuse, de chagrins immenses, de peurs tellement humaines.


Référence :
[1] Abū al-ʿAtāhiya, Poèmes de vie et de mort, traduits de l’arabe par André Miquel, éditions Actes Sud, collection Sindbad, 2000, 90 pages.

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