‘Indiana’ de George Sand : « La solitude est bonne et les hommes ne valent pas un regret » [2/2]

Outre le développement des romances, l’étude psychologique et l’étude des mœurs, le roman Indiana recèle des thèmes originaux et existentiels comme la société et la religion.

La dichotomie entre culture et nature est un thème essentiel du roman, qui apparaît en trame de fond de la vie de tous les personnages. Sand oppose de manière flagrante et sans nuance la culture qui broie les êtres faibles ou atypiques, la culture qui brise les cœurs les plus tendres et idéalistes et qui corrompt les âmes. Elle adopte une position résolument rousseauiste sur l’état de nature. Cette dernière est synonyme de pureté, de bonté, et de pilier des sentiments et passions louables chez l’Homme. Cette nature avale l’individu, dans le bon sens du terme, en ce qu’elle le fait revenir à l’essentiel, à la terre et aux autres éléments. L’Homme est sorti de la terre pour être ensuite parasité par la civilisation. Cette vision va de pair avec l’idée d’humanité universelle, d’état de nature des hommes protégés des perversions de sa société. Les personnages ne se contentent pas d’être eux-mêmes, de vivre ou de souffrir par leurs passions. Ils représentent presque tous cette guerre existentielle entre culture et nature.

La société qui corrompt

noun morte
Noun retrouvée morte. G. Barrie & Son.

Évidemment, Raymon incarne à merveille l’homme dit « civilisé » à cette époque, car il se fond parfaitement dans la société. Elle fait partie de lui et il fait partie d’elle : « On l’avait élevé pour le monde. » Sand se moque aussi de lui en ironisant au sujet de son refus d’épouser la pauvre Noun car elle est servante et lui aristocrate : « Non, vous conviendrez avec lui que ce n’était pas possible, que ce n’eût pas été généreux, qu’on ne lutte pas ainsi contre la société. » Raymon est le pur produit du milieu qui l’a forgé, c’est un mondain qui tire sa satisfaction de lui-même en brillant au milieu de ses semblables, qui se sert de la foule comme miroir de son propre orgueil et qui a appris à utiliser tous les rouages du monde pour en tirer les bénéfices pour son avenir. Les petites mesquineries, les mises en scène des salons, les usages, tout cela est aisé à ses yeux, tant il s’y plait, en dépit de la fausseté de ces cercles : « Cette foule de masques indifférents ou railleurs avait des regards d’attention et des sourires d’intérêt. »

La nature qui préserve

Au contraire, Sir Ralph représente l’homme qui n’a reçu aucune bonté de la société, uniquement des coups et des moqueries. Il faut entendre le terme de société au sens large : le monde extérieur, les liens sociaux, les salons, mais aussi le cadre familial et marital quand on n’a jamais été aimé. Ralph a été victime du désamour et du mépris de ses parents, marié à une femme qui le détestait, et, par-dessus tout, totalement inadapté à la vie en société, à ses courbettes, à sa prétention toute condescendante, à ses codes. Quand Raymon est un être capable de se dédoubler, Ralph est entier et incapable d’une quelconque adaptation sociale. C’est un des traits qui l’opposent à son rival et qui en font des hommes aux antipodes l’un de l’autre.

G Barrie & sons
Raymon blessé. G. Barrie & Son?

Raymon est un roseau, tout en souplesse, et ainsi sans identité propre quand le cousin d’Indiana est inflexible et idéaliste. « Ralph fut en toute occasion le champion de la société existante, Ralph en attaque l’édifice sur tous les points. Cela était simple : Raymon était heureux et parfaitement traité, Ralph n’avait connu de la vie que ses maux et ses dégoûts ; l’un trouvait tout fort bien, l’autre était mécontent de tout. Les hommes et les choses avaient maltraité Ralph et comblé Raymon ; et, comme deux enfants, Ralph et Raymon rapportaient tout à eux-mêmes, s’établissant juges en dernier ressort des grandes questions sur l’ordre social. »

Indiana et Noun ressemblent beaucoup à Ralph dans leur immense attachement à l’île Bourbon et au caractère sauvage et insaisissable de la nature et l’épanouissement du végétal. Tous trois incarnent des êtres charnels et sanguins qui vibrent au contact des éléments naturels. Ce culte du retour à la terre et de l’écologisme avant l’heure place Sand dans un conservatisme face aux affres d’une société qui, à son époque, va déjà trop vite pour une partie des hommes. Cette approche rousseauiste est mêlée d’exotisme – concept qu’on retrouve beaucoup au XIXe siècle (en valorisant fortement la culture créole) de façon même trop manichéenne –  par rapport à la culture de la métropole. Raymon est ainsi comme présenté comme celui qui dévaste tout sur son passage, il bouleverse la tranquillité d’esprit de la maison Delmare, laquelle vivait en dehors des débats politiques, des scandales de salon : « Raymon apporta dans leur solitude toutes les subtilités de langage, toutes les petitesses perfides de la civilisation. »

Il ruine aussi la vie de Noun, amoureuse folle qui se donne à lui dans toute la simplicité et la chaleur de son amour. La jeune servante est souvent décrite par rapport à sa culture créole qui en fait un être entier, spontané, sans calcul, dénué de l’art de la tactique propre à la société métropolitaine. En cela, Raymon et elle étaient des êtres qui n’avaient rien de semblable, aucun corpus de valeurs ou références communes qui pouvaient les rapprocher durablement.

« Raymon est le pur produit du milieu qui l’a forgé, c’est un mondain qui tire sa satisfaction de lui-même en brillant au milieu de ses semblables […] Au contraire, Sir Ralph représente l’homme qui n’a reçu aucune bonté de la société, uniquement des coups et des moqueries »

Quand par exemple elle lui écrit une lettre, elle est intimement convaincue de le toucher mais cela a l’effet inverse face au snobisme de son amant. Le mépris de classe de celui-ci revient au galop dès lors qu’il s’est lassé du corps de sa maîtresse.

chasse
La scène de la chasse où le colonel Delmare est blessé. G. Barrie & Son.

« La pauvre fille à demi sauvage de l’île Bourbon ignorait même qu’il y eût des règles à la langue […] Cette lettre, Raymon n’a pas eu le courage de la lire jusqu’au bout. C’était peut-être un chef-d’œuvre de passion naïve et gracieuse ; Virginie n’en écrivit peut-être pas une plus charmante à Paul lorsqu’elle eut quitté sa patrie… mais M. de Ramière se hâta de la jeter au feu, dans la crainte de rougir de lui-même. » Cette scène est particulièrement éloquente en ce qu’elle montre la fracture définitive, là encore, entre la société/la civilisation et ses codes qui ne souffrent d’aucun changement et la déclaration d’amour simple de Noun, à l’image de cet état de nature. La jeune créole est perçue comme rustre par son mondain d’amant. Deux mondes antagonistes qui, selon Sand, n’ont finalement rien à se dire.

Raymon se montre aussi méprisant quand Indiana vient le voir et lui propose de tout quitter pour lui, pour qu’ils laissent de côté les misères de la société pour se consacrer à leur amour : « Vous êtes une folle ! s’écrira-t-il en se jetant sur son fauteuil. Où avez-vous donc rêvé l’amour ? Dans quel roman à l’usage des femmes de chambre avez-vous étudié la société, je vous prie ? »

« Indiana et Noun ressemblent beaucoup à Ralph dans leur immense attachement à l’île Bourbon et au caractère sauvage et insaisissable de la nature, la liberté de la végétation. Tous trois incarnent des êtres charnels et sanguins qui vibrent au contact des éléments naturels » 

Noun et Indiana sont également présentées comme des femmes généreuses de corps ou de cœur, héroïques et opposées aux parisiennes moqueuses, piquantes, spirituelles et légères. De même, la tante d’Indiana représente à sa façon cette société : friande de scandales tant qu’ils restent secrets. Ce qui la choque, c’est que ces scandales se montrent à visage découvert ; tout comme les gens de la bonne société dans Anna Karénine qui s’offusquent plus de l’officialisation de son aventure par sa désertion de la maison conjugale que de sa liaison proprement dite.

La religion qui sauve

Ce thème de la nature s’entremêle plusieurs fois dans le livre avec celui de la religion pour former un ensemble original. Indiana évoque son concept de dieu universel dans une lettre à Raymon, pour montrer que l’un et l’autre ont une vision totalement différente de la religion : « Pour moi, j’ai plus de foi que vous. Je ne sers pas le même Dieu mais je le sers mieux et plus purement. Le vôtre, c’est le dieu des hommes, c’est le roi et l’appui de votre race […] le mien, c’est le Dieu de l’univers, le créateur, le soutien et l’espoir de toutes les créatures. » Dans ce passage, Indiana dresse une barrière entre Raymon, qui ne posséderait aucun véritable sentiment religieux, et elle, qui pense en termes célestes. Elle fait référence aux opinions politiques du jeune homme, ancien soutien de Charles X, et critique une société dissymétrique et inégalitaire où bien des hommes seraient malmenés. Elle l’oppose à sa conception universaliste d’un Dieu-amour.

noyade
Ralph empêche Indiana de se suicider.  G. Barrie & Son.

Sans s’en rendre compte, elle évoque la distinction entre les droits naturels (inhérents à l’espèce humaine ou relevant d’un ordre transcendantal) et le droit positif des politiques. « Le mien a fait toutes les espèces du monde […] toute votre morale, tous vos principes, ce sont les intérêts de votre société que vous avez érigés en loi et que vous prétendez faire émaner de Dieu. » Sous la plume de Sand, l’héroïne rappelle la proximité de son Dieu avec les pauvres et petites gens. Son discours sonne d’ailleurs étrangement comme un manifeste socialiste ou même utopiste, qui ferait écho aux opinions de l’auteur : « Il dirait aux rois : Jetez la pourpre aux mendiants pour leur servir de natte […] Il dirait aux puissants : Courbez le genou et portez le fardeau de vos frères débiles […] Voilà mes rêves ; ils sont tous d’une autre vie, d’un autre monde. » Un dieu qui, par ses idées sociales et humanistes, ne peut que coller à la vision du monde idéal de son cousin Ralph, lui aussi très croyant.

« Paradoxalement, Ralph s’écarte de la religion catholique quand il propose le suicide à Indiana. Dans son esprit, la miséricorde de son Dieu saura lui pardonner cet acte réprouvé par toutes les religions » 

Sand offre des passages superbes de la crise mystique traversée par Ralph à la fin du roman, toujours en lien intime avec la nature : « Ralph s’assit aux pieds d’Indiana et se mit à prier d’une voix forte qui dominait le bruit de la cascade […] Ainsi qu’une flamme ardente brille au milieu des tourbillons de la fumée et la dissipe, le feu sacré qui dormait ignoré au fond de ses entrailles fit jaillir sa vive lumière […] Il est des instants d’exaltation et d’extase où nos pensées s’épurent, se subtilisent, s’éthèrent en quelque sorte. Ces rares instants nous élèvent si haut, nous emportent si loin de nous-même, qu’en retombant sur la terre, nous perdons la conscience et le souvenir de cette ivresse intellectuelle. »

La vie d’ermite, la seule valable pour les deux héros

L’au-delà est vu par Ralph comme la fin des souffrances physiques et morales qu’il vit ici-bas mais aussi comme le dernier et le plus puissant sacrifice qu’il peut faire à ce qu’il considère comme un Dieu-amour : « Le Dieu que nous adorons, toi et moi, n’a pas destiné l’homme à tant de misères. » Paradoxalement, Ralph s’écarte de la religion catholique quand il propose le suicide à Indiana. Dans son esprit, la miséricorde de son Dieu saura lui pardonner cet acte réprouvé par toutes les religions, il a une telle confiance religieuse qu’il n’est pas inquiet à ce sujet contrairement à sa cousine : « Partons ensemble, Indiana, retournons à Dieu, qui nous avait exilés sur cette terre d’épreuves, dans cette vallée de larmes, mais qui sans doute ne refusera pas de nous ouvrir son sein. » Là encore, on note le fameux retour à la terre, à l’état de nature, qu’on peut assimiler à l’expression biblique : « Tu es poussière et tu retourneras à la poussière » (Genèse 3 :19)

On voit donc que les thèmes de la religion, de l’état de la nature et de la société sont extrêmement liés dans le roman de Sand et forment un ensemble aussi important que les romances et parcours individuels. Chaque personnage subit un chemin de croix, avec en lame de fond cette présence de la religion qui sous-tend ses maux. Chaque personnage se place en adéquation ou en opposition avec la nature ; tous se retrouvent, à un moment, devant une porte qui peut les renvoyer à la société ou à la terre. Quand Raymon et la tante d’Indiana optent pour le premier choix, l’héroïne et son cousin préfèrent mener une vie d’ermite, abandonnés de bon cœur par la société et reniant cette dernière, comme on le voit dans le bouche de Ralph : « La solitude est bonne et les hommes ne valent pas un regret […] La société ne doit rien exiger de celui qui n’attend rien d’elle. » Une vie isolée avec pour seule richesse leur amour profond mutuel, dépouillé des contingences de la vie parmi leurs semblables.

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