‘Pour une nuit d’amour’ de Zola : l’union d’Eros et Thanatos

Dans cette nouvelle de 1896, Emile Zola met à nu les liens entre amour et mort, plaisir et souffrance, bonheur illusoire et réalité horrible, à travers des personnages fascinants. soixante-cinq pages de décorticage psychologique, qui ne cache rien des manipulations humaines.

Pour une nuit d’amour peut être résumé en quelques phrases : une jeune femme de la noblesse, forme un couple sadomasochiste et malsain avec un freluquet hargneux. Lors d’une de leurs « luttes », l’amant meurt. La concernée fait alors appel à son voisin, un être doux, docile et irrésistiblement amoureux d’elle, pour se débarrasser du corps.

À première vue, l’intrigue pourrait sembler banale. Mais son traitement ne l’est pas. En premier lieu car les personnages ne sont pas ce qu’ils paraissent. Tout est jeu de faux-semblants et de masques. Le héros, tout d’abord, apparaît comme l’être le plus lisse, le plus plat, le plus facilement comblé d’une existence étriquée, sans péripéties, sans désir, sans projets d’avenir. Il se satisfait sans rien attendre de plus, comme s’il se contentait de survivre, comme un anorexique de longue date qui ne mangerait que le strict minimum pour ne pas mourir. Le héros vivote, au lieu de vivre pleinement : « Julien remplissait à la Poste un petit emploi d’expéditionnaire. Il touchait quinze cent francs sans espoir d’en gagner jamais davantage. » On notera ici le terme de « petit » déjà utilisé pour décrire une partie de la vie du protagoniste. Contrairement à tout humain normalement constitué qui ne peut lutter contre l’envie et la jalousie, Julien ne se compare jamais : « Il n’imaginait point une condition plus large ni plus heureuse que la sienne. » Or, c’est la comparaison qui permet aussi de formuler des critiques sur la vie d’autrui ou, à l’inverse, ce qu’on aimerait améliorer dans la nôtre, sur ce qui nous donne la force de lutter. Julien semble un personnage léthargique sentimentalement, incapable de ressentir la moindre passion : « Il semblait s’être résigné à vieillir de la sorte, sans une camaraderie, sans une amourette, avec ses goûts de moine cloitré. »

« Julien vit convenablement au sens matériel mais il lui manque l’essentiel de toute vie humaine : l’émotion, la passion, l’amour, l’amitié, le sens de l’humanité en ce qu’il vit en vase clos, sans jamais se confronter à la réalité de ses semblables »

En d’autres termes, Julien vit convenablement au sens matériel mais il lui manque l’essentiel de toute vie humaine : l’émotion, la passion, l’amour, l’amitié, le sens de l’humanité en ce qu’il vit en vase clos, sans jamais se confronter à la réalité de ses semblables. Il vit dans une bulle sociale. L’image d’anti-héros est exacerbée quand Zola utilise une énumération, qui brosse le côté routinier du personnage, le tout appuyé par

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Le Vampire, d’Edvard Munch.

l’adverbe ‘puis’ : « Il se rendait à son bureau, recommençait paisiblement la besogne de la veille ; puis, il déjeunait d’un petit pain et reprenait ses écritures ; puis, il dînait, il se couchait, il dormait. » Comme l’explique bien l’auteur, une seule chose fait vibrer ce cœur endormi et ce corps apathique : la musique. « Il jouait de la flûte, et c’était là, par-dessus tout, sa grande récréation. » La musique est, à ses yeux, bien plus qu’un passe-temps, elle est l’unique manière pour le héros de transmettre les rares émotions qui le traversent, elle lui sert de passerelle entre son moi profond et le moi qu’il veut extérioriser, quand bien même les gens ne l’écoutent pas : « Dans les soirées tièdes, quand le quartier dormait, et que ce chant léger sortait de la grande pièce éclairée d’une bougie, on aurait dit une voix d’amour, tremblante et basse. » Julien construit son personnage, de prime abord sans aucun attrait, en jouant de la flûte, c’est à ce moment qu’on personnage prend de l’épaisseur, gagne de l’énergie vitale, comme l’affirmait Platon : « La musique donne une âme à nos cœurs et des ailes à notre pensée. »

« Elle avait surtout une bouche un peu grande, d’un rouge vif, et des yeux profonds, noirs, et sans éclat, qui lui donnaient un air de reine cruelle »

Ce qui va réellement révéler Julien à lui-même, le ramener à la vie, plus pour le pire que pour le meilleur, est une rencontre à sens unique, qui prend des allures d’illumination divine un soir où il joue un morceau. Cette illumination prend les traits de Thérèse, une jeune femme noble, qui habite une maison de maître en face de chez Julien. Accoudée à son balcon, elle entend les notes de Julien. L’apparition est voilée de mystère car le héros « tremblant, avait cessé de jouer. Il ne pouvait distinguer le visage de la jeune fille, il ne voyait que le flot de ses cheveux déjà dénoués sur son cou ». livrePourtant, il en ressort bouleversé, comme touché par la grâce. La lumière du balcon de la jeune femme peut être assimilée aussi à la lumière divine, ou la lumière de l’amour qui vient le frapper de plein fouet. Quand la lumière s’éteint, le héros reste tétanisé, seul dans le noir. Une obscurité bien réelle mais aussi métaphorique car là aussi, il retourne à sa sombre solitude : « Quand la façade fut noire, Julien ne put quitter son fauteuil, les yeux pleins de la trouée lumineuse qui s’était faite dans cette muraille […] Et il gardait un tremblement, il se demandait s’il devait être heureux de cette apparition. »

Amour fantasmé contre amour vécu

Cette apparition, loin de lui apporter le bonheur, va causer sa perte, tout en lui faisant connaître, pour la première et dernière fois, la passion qui manquait à son cœur sec. Il se met à la guetter désespérément, à la manière d’un chien fidèle, d’un amoureux méconnu. On retrouve là toute la thématique de l’amour à sens unique, fantasmé, et surtout l’amour de l’artiste envers sa muse puisqu’il joue pour attirer son attention : « Il joua plus fort. Ses lèvres enflaient le son, sa fièvre passait dans la vieille flûte en bois […] Julien soufflait de toute sa passion. »

Cette passion prend des teintes célestes, Thérèse est divinisée, mythifiée, inaccessible à un simple mortel et déjà dominatrice et écrasante : « Elle avait surtout une bouche un peu grande, d’un rouge vif, et des yeux profonds, noirs, et sans éclat, qui lui donnaient un air de reine cruelle […] Cette belle demoiselle si grave et si noble le désespérait. Elle ne le regardait jamais, elle ignorait son existence. » Cette description porte en germe la chute de Julien en ce qu’elle montre le fort déséquilibre entre l’aimant et l’aimée. Le héros passe d’un cœur vide et morne à une passion violente trop grande pour lui, qu’il est incapable de comprendre et maitriser : « Un an s’écoula. Julien fut très malheureux. Il ne vivait plus que pour Thérèse. » Au contraire, on apprend plus loin que Thérèse est son exact contraire.

Amour, haine et sado-masochisme

Thérèse représente l’amour actif, replacé dans le réel, l’amour charnel. Toutefois, ses amours avec son amant Colombel, qu’elle connait depuis l’enfance, sont malsains et violents. Une violence réciproque et un rapport sado-masochiste qui évolue avec l’âge. Enfants, c’est elle qui a physiquement le dessus : « À six ans, elle se mit à torturer Colombel. » Le jeune garçon joue le rôle d’un cheval, qui se fait fouetter par sa cavalière. On notera que la métaphore de la chevauchée n’est pas du tout anodine dans le rapport bestial poussé à l’extrême du couple. Zola animalise les deux personnages dès leur enfance : « Lorsque, étourdi, il semblait sur le point près de tomber, elle lui mordait une oreille, se cramponnait d’une étreinte si furieuse, qu’elle lui entrait ses petits ongles dans la chair. » Arrivés à l’âge adulte, la relation reste la même, violente et cruelle, sauf que c’est Colombel qui prend le dessus et finit par violer l’héroïne une première fois.

« Ça ne lui déplaisait pas d’être battu. Il y goûtait une récréation âpre, s’arrangeait parfois pour se faire piquer, attendait la piqûre avec un frisson furieux et satisfait de sentir le coup d’épingle. »

S’ensuit une relation régulière, consentante cette fois, où les corps luttent, se déchirent, se martyrisent pour mieux jouir l’un de l’autre. Le paroxysme est atteint quand Thérèse tue son amant lors d’une étreinte sauvage et bagarreuse. On est en plein dans la dualité amour et mort, eros et thanatos. Le sexe, pulsion de vie et d’auto-conservation (Eros), se mêle à la pulsion de mort (Thanatos). Cette pulsion de mort se manifeste dans le sadisme de Thérèse et le masochisme de Colombel : « Ça ne lui déplaisait pas d’être battu. Il y goûtait une récréation âpre, s’arrangeait parfois pour se faire piquer, attendait la piqure avec un frisson furieux et satisfait de sentir le coup d’épingle. »

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Amour et Mort, Hans Baldung Grien

Un autre passage particulièrement éloquent est celui du meurtre de Colombel : « Laisse, tu sais que je suis plus forte que toi. Je te ferais du mal. Colombel eut un petit rire : Eh bien ! Fais-moi du mal », murmura-t-il. Et plus loin : « Il était trop petit, elle le ramassait, l’étouffait contre elle, d’un geste de géante […] Il se mit à râler. Elle, craignant qu’on ne les entendît, le poussa dans un dernier et terrible effort. La tempe heurta l’angle de la commode, il s’allongea lourdement par terre. » Zola conclut ce terrible épisode en mettant en exergue la cruauté froide de Thérèse et son cynisme : « Sans doute, une seconde, elle avait voulu le tuer. Mais c’était bête, cette pensée de colère. On veut toujours tuer les gens quand on se bat ; seulement, on ne les tue jamais, parce que les gens morts sont trop gênants. »

« Julien est voué aux pires tourments de la chair, rongé par le désir non assouvi, comme soudain ramené à la vie, lui qui se contentait de peu : ‘‘Il reconnut un corset de satin blanc. Il le prit, enfonça son visage dans l’étoffe assouplie par la gorge d’amazone de la jeune fille, respira longuement son odeur, pour s’étourdir’’ »

Cette relation étroite entre Eros et Thanatos, le héros Julien va aussi l’expérimenter, ou plutôt la subir. Fou amoureux, il accepte de se débarrasser du corps de Colombel : « Oh ! Je jure ! Oh ! Tout ce que vous voudrez ! » Pour la première fois, semble-t-il, son amour quasi mystique se mue en amour sexuel. Lorsqu’il doit attendre seul dans la chambre de Thérèse, Julien devient littéralement fou. Il est voué aux pires tourments de la chair, rongé par le désir non assouvi, comme soudain ramené à la vie, lui qui se contentait de peu : « Il reconnut un corset de satin blanc. Il le prit, enfonça son visage dans l’étoffe assouplie par la gorge d’amazone de la jeune fille, respira longuement son odeur, pour s’étourdir […] Fou, secoué par une crise nerveuse, il mordait le corset de satin, il roulait sa tête dans l’étoffe, pour étouffer ses sanglots de désir. »eros_thanatos23

Dans sa frustration sexuelle, le héros fait office de masochiste car il est prêt à attendre le retour de Thérèse, partie à une soirée. Cette souffrance le comble paradoxalement de joie alors qu’il se tient dans la chambre où git le corps de Colombel : « Quels délices ! Il voulait tout oublier. Non, ce n’était pas une veillée de mort, c’était une veillée d’amour. » Là encore, le sexe et la mort sont intimement liés. On assiste à une montée en puissance de ce désir pétri d’espoir en même temps que pèse sur sa conscience l’acte repréhensible qu’il s’apprête à commettre : « Dans cette chambre, des sueurs, par moments, lui inondaient la face. Autour de lui, les masses noires des meubles remuaient, prenaient des formes menaçantes. »

La mort comme seule issue

Son chemin de croix est ensuite parfaitement caractérisé par le parcours qu’il effectue à pied, Colombel sur le dos, jusqu’à un pont d’où il jette le corps. C’est dans les deux dernières pages que la pulsion sexuelle lutte le plus contre la pulsion de mort de Julien : « Est-ce qu’il allait renoncer à toute cette passion offerte, dont il avait un avant-goût qui lui brûlait les lèvres ? » Bien qu’enflammé par le désir, « il n’avait plus qu’un besoin irrésistible, celui de dormir, dormir toujours ». S’ajoute à cette bataille interne, la sensation que Colombel, bien que mort, a essayé de l’entraîner dans la rivière : « Il ne sut comment, les bras du mort se nouèrent autour de son cou. » Finalement, Julien, désespéré et délirant, se laisse tomber dans la rivière, après avoir murmuré trois fois le prénom de Thérèse, souvenir de délices à peine entrevus et de fin funeste.

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