Aliocha d’Henri Troyat, le livre des amours [1/2] : amour de la nation et mal du pays

Sorti en 1991, Aliocha d’Henri Troyat est un court roman d’une richesse insoupçonnée. En 122 pages, on trouve un condensé de thèmes élévateurs et atemporels tel que l’exil des Russes blancs et le déracinement, les affres et délices de l’adolescence, l’apprentissage de l’amitié, de l’amour et du désir.

Comment qualifier Aliocha d’Henri Troyat ? De passionnant ? Ensorcelant ? Tragique ? Dramatique ? Intellectuel ? Sensuel ? Tout à la fois. Même après plusieurs relectures, ce court roman n’en finit pas de livrer ses secrets. Sous une apparente simplicité – l’amitié d’un jeune Russe (blanc) émigré avec un jeune bourgeois bossu et les pérégrinations d’une famille russe qui s’est réfugiée en France après la révolution bolchévique – se cache l’essentiel de l’existence humaine, ce sans quoi « la vie ne vaut d’être vécue » : l’amour. Tout n’est qu’amour dans ce roman, même au milieu du malheur ou du plus sombre des chagrins. Aliocha est un livre d’amour ou plutôt un livre des amours.

Entre intégration et nostalgie

L’amour du pays n’est pas le sujet principal du livre mais celui qui apparaît néanmoins en trame de fond, comme de grandes vagues qui viennent percuter les personnages et leurs cœurs endoloris à chaque page ou presque. La cellule familiale Krapivine est traversée de cet amour et du mal du pays, du patriotisme politique en passant par le patriotisme culturel. Les parents, Georges et Hélène, forment des personnages à la fois touchants et intéressants. De prime abord, on note deux caractéristiques chez eux : leur passion inégalable envers la Russie et leur amour de la France.troyat 2

Il serait malaisé de penser que les parents sont présents dans le roman pour ne représenter que des émigrés nostalgiques. L’affaire est plus nuancée. Ce couple représente l’intégration réussie à la Française, en ce qu’il a cherché à s’adapter à la culture et aux mœurs françaises : Aliocha est tout entier libre de se passionner pour l’histoire de France, il vit dans une école française, son amitié avec Thierry réjouit et fait même la fierté de ses parents, surtout quand la mère de Thierry explique que son fils a ô combien besoin d’Aliocha, les parents parlent français, sont fiers que leur fils ait récolté une excellente note en français, etc.

« Excuse-moi Aliocha, je n’ai pas fait attention, j’étais tellement prise par ce que je lisais : La Mort d’Ivan Ilitch, de Tolstoï. C’est bouleversant ! Il faudra absolument qu’un jour ou l’autre tu découvres les grands écrivains de ton pays. » (Hélène Krapivine)

Le père déclare ainsi : « Nous sommes reconnaissants à la France de nous avoir accueilli dans le malheur. » Cependant, les parents restent des êtres déracinés, profondément malheureux des événements qui se déroulent en Russie. S’ils ont du respect pour la France, leur espoir est ailleurs : « Ce qui nous soutient c’est l’idée que notre exil est provisoire. » Georges et Hélène pensent russe, rient russe, pleurent russe, lisent russe, respirent russe, parlent russe. Ils espèrent toujours qu’Aliocha va se décider à s’intéresser aux grands auteurs russes comme en témoignent la fébrilité de la mère et ses tentatives de séduction littéraire envers son fils : « Excuse-moi Aliocha, je n’ai pas fait attention, j’étais tellement prise par ce que je lisais : La Mort d’Ivan Ilitch, de Tolstoï. C’est bouleversant ! Il faudra absolument qu’un jour ou l’autre tu découvres les grands écrivains de ton pays. »

Il ne s’agit pas là d’un désir d’apparaître en but contre la société française mais de nourrir l’espoir qu’ils ne sont qu’en transition dans leur vie. Ils cherchent le paradis perdu, soufflent sur les braises de leur vie d’antan, notamment quand ils vont à l’église : « Alexis les soupçonnait d’assister à la messe moins pour remplir leurs devoirs religieux que pour se replonger dans la foule de leurs compatriotes. On était entre exilés, on se serrait les coudes, on communiait dans la même foi […] on se saluait. On échangeait les dernières nouvelles de l’émigration. » C’est cet amour pour leur patrie qui les fait tenir chaque jour.

« Georges et Hélène Krapivine pensent russe, rient russe, pleurent russe, lisent russe, respirent russe, parlent russe. »

La reconnaissance de l’URSS par l’Angleterre les met dans tous leurs états mais Georges croit encore en la résistance de la France, puisqu’elle a accueilli des milliers de réfugiés russes : « Je suis tranquille, la France ne suivra pas leur exemple ! ». L’amour de la Russie les aide aussi à accepter le changement de classe sociale. Changement difficile y compris pour Aliocha – même s’il n’a pas une pointe de snobisme – quand il s’adresse aux parents de Thierry : « Il [le père] dirige une affaire d’articles de bureau, balbutia-t-il en détournant les yeux. Et subitement, redressant la tête, il ajouta avec bravade : C’est une toute petite affaire. Mais, en Russie, il avait des usines de filature et de tissage. Nous étions très riches ! »

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Pouchkine par Piotr Sokolov.

Toutefois, l’adolescent est en rébellion contre l’amour que ses parents portent à la Russie. Lui représente plus qu’une intégration réussie, il est un archétype d’assimilation. Il s’est pleinement incorporé à la France, à sa culture, à ses mœurs, son identité, ses senteurs, pour ne plus faire qu’un avec elle. On peut louer l’amour d’Aliocha pour le pays qui l’a accueilli mais cela se joue en parallèle d’un rejet violent et, disons-le clairement, assez puéril de la Russie. Rien n’empêcherait Aliocha d’être assimilé et Français, de vibrer pour Victor Hugo : « Je suis dans Victor Hugo jusqu’au cou ! C’est sublime ! » et de profiter des richesses culturelles de son pays d’origine pour s’élever intellectuellement. Mais Aliocha semble considérer que sa fidélité à la France ne peut passer que par la négation violente de ses origines russes, de son histoire et un oubli conscient. Or, aucun émigré n’oublie. Il s’habitue, s’intègre, s’insère et fait « à Rome comme chez les Romains » si l’on veut, mais cela ne va pas forcément de pair avec une critique aussi virulente contre son pays d’origine.

L’amour de la France qu’éprouve Aliocha passe aussi par le mal-être qu’il éprouve à être marginalisé et victime de xénophobie par un élève de son école : « Rouges, Blancs, je les mets tous dans le même sac moi ! Vous êtes de sales étrangers ! » On notera d’ailleurs que ce qui fait le plus de mal à Aliocha, c’est cette confusion entre lui, les siens, les Russes blancs réfugiés et les bolchéviques. Inconsciemment, le jeune homme ressent alors un sursaut de patriotisme russe. Tout en se sentant nié en tant que Français, il se sent également nié en tant que Russe, lui qui pourtant veut se convaincre qu’il ne reste plus rien de russe en lui. C’est la première fois dans le livre que le héros se qualifie, dans un accès de colère révélateur, de Russe qui ne nie pas ses origines : « Je ne suis pas un bolchévique ! hurla Alexis, indigné. Je suis un Russe blanc ! » Un vrai cri du cœur.

« Aliocha semble considérer que sa fidélité à la France ne peut passer queune négation violente de ses origines russes, de son histoire, un oubli conscient. Or, aucun émigré n’oublie. » 

Paradoxalement, Aliocha tente encore plus de se désintéresser de la Russie pour s’opposer à ses parents ; il en vient même à éprouver de l’agacement envers sa mère quand elle cherche à l’initier à la langue russe en lui récitant du Pouchkine : « Elle avait une voix mélodieuse, une diction parfaite mais Aliocha demeurait imperméable au charme de cette langue qui, pourtant, avait bercé son enfance. » Et de ressentir de la honte : « Il eût même volontiers renoncé à son usage. Sa mère lui parut soudain un peu ridicule par son attachement à tout ce qui venait de Russie. » Ce qu’Aliocha ne voit pas, c’est que, finalement, son attachement pour la France est tout aussi passionné et viscéral que celui que sa mère porte à la Russie. Comment, dans ce cas, pourrait-il la juger ? Et quand la mère souhaite préparer un repas russe à Thierry, l’ami d’Aliocha, ce dernier répond vertement : « Ha non, maman ! Surtout pas ! » On peut voir dans ce rejet de la Russie un rejet « normal » que tout adolescent fait de ses parents. Aliocha veut se distinguer d’eux, apparaître comme un être indépendant, il veut sortir de l’enfance. Puisque ses parents sont dans chaque parcelle de leurs corps profondément russes, alors il renie la Russie.

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Les parents d’Aliocha sont vus, aux yeux de leur fils, comme des êtres tournés vers le passé : « Ses parents étaient non seulement d’un autre pays, mais aussi d’un autre temps. Ils n’avaient plus ni racines, ni avenir. Leur fils – c’était bien normal – refusait d’être comme eux un naufragé. Tournant le dos au mirage russe, il irait de l’avant sur la terre ferme française. » Aliocha se raccroche à la France, non seulement pour toutes les richesses qu’elle lui présente et l’éblouissement qu’elle lui procure, mais également car il a besoin, comme tout un chacun, d’un repère national.

La recherche de l’enracinement

C’est le propre des hommes : le sentiment national, le sentiment d’appartenir à une patrie, à une culture, à une histoire, et pas seulement à l’espèce humaine.C’est l’histoire de toutes les sociétés que de former un corpus de valeurs et de références communes, de ressentir de la même manière le frisson d’un vers bien tourné, de vibrer à l’évocation d’un nom qui unit toute une population. Ainsi, l’attachement quasi obsessionnel d’Aliocha peut se comprendre car il ne fait que perpétuer l’histoire des hommes. L’adolescent révèle, à travers sa « radicalité », toute la peur et l’impossibilité de vivre en étant un être déraciné. La nécessité ancestrale d’être un petit quelque chose dans un grand tout, d’être un morceau de France, comme ses parents sont un morceau de Russie.

« L’adolescent révèle, à travers sa « radicalité », toute la peur et l’impossibilité de vivre en étant un être déraciné. La nécessité ancestrale d’être un petit quelque chose dans un grand tout, d’être un morceau de France, comme ses parents sont un morceau de Russie. »

En ce sens, Aliocha comme ses parents sont tous trois des combattants, ils sont dans une bataille permanente pour ne pas disparaître, pour rester précisément cette infime et pourtant indispensable partie d’une nation, comme si cette dernière était un père ou une mère auxquels se raccrocher, sur lesquels on peut compter. La Russie est d’ailleurs glorifiée dans son malheur et personnifiée. Dans la bouche du père d’Aliocha, elle semble devenir une femme martyr, quand il évoque par exemple Petrograd (rebaptisée en Leningrad) avec une belle anaphore pour mieux insister sur le sort funeste de la ville : « Pierre le Grand a bâti cette ville avec génie et qu’en a fait Lénine ? Il l’a affamée, il l’a défigurée, il l’a écrasée, sous la terreur policière ! Il n’a aucun droit sur elle ! » De simple ville, Petrograd devient une personne qui souffre pour les Russes dans la bouche de Georges Krapivine. Cette personnification en dit long sur le chagrin mêlé d’amertume qui envahit le père. Chez Troyat, les larmes versées sont rares mais la flamme qui anime les déracinés comme les enracinés est brûlante. L’amour sincère et complexe porté à un pays, qui dépasse l’individualisme de chaque personnage, est un aspect essentiel du roman.

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