Aliocha d’Henri Troyat, le livre des amours [2/2] : amitié fusionnelle et quête de l’identité

Outre le thème de l’amour du pays, dû à l’exil, au déracinement et à l’enracinement, Aliocha explore les différentes formes d’amour, amical et charnel, et les affres de l’adolescence.

Rimbaud disait : « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ». Mais à quatorze ? Dans Aliocha, les deux héros, Alexis et Thierry, sont beaucoup plus que des adolescents insouciants et revêches. Que cela soit à quatorze ou dix-sept ans, on est plutôt un savant mélange de sérieux, proche de la vanité, et de légèreté, proche de l’inconscience. Thierry et Alexis sont dans une perpétuelle quête de leur identité, vis-à-vis d’eux-mêmes, de l’un et de l’autre, de leurs parents et de la société. Pas tout-à-fait des enfants, pas encore des hommes mais ils possèdent déjà des idées poussées, des valeurs affirmées, le tout sous couvert d’une apparente désinvolture. Leurs sens sont décuplés, leurs émotions exacerbées, tout au long du roman. Leur soif de culture – en particulier de littérature – s’entremêle à leur désir d’amitié « pure ». La relation entre Thierry et Alexis est le point central de l’histoire en ce qu’elle permet aux deux héros de se construire mutuellement.

Deux marginalisés qui se rapprochent

Leur amitié trouve son origine dans un étonnant rapprochement due à leur marginalité. C’est ce qui va lier le fils de Russes blancs désargentés et le fils de bourgeois classieux parisiens, qui a priori n’avaient rien en commun. Leur marginalité respective, leur « originalité » est évidemment différente : Aliocha est « marginalisé » malgré lui alors qu’il éprouve un désir d’assimilation, de fusion avec tout ce qui touche à la France et à sa culture. Il est victime d’exclusion, de racisme et d’hostilité de la part de Neyrat (un camarade de classe). Dans un autre registre, Thierry entretient un système d’exclusion dans lequel il s’est enfermé. Enfant de bourgeois au physique ingrat, disgracieux et fragile, il n’est pas apprécié par ses camarades mais sa grande intelligence et sa culture sont des remparts : « Une bosse déformait son dos. En raison de son infirmité, il était dispensé de gymnastique. Personne ne l’aimait en classe mais ses bonnes notes et son assurance tranquille en imposaient aux moqueurs. »

En d’autres termes, Thierry est constamment en dehors du « groupe », de par sa faiblesse physique. Il n’est pas considéré physiquement comme un égal dans ce qui pourrait être une lutte virile, contrairement à Alexis qui rentre immédiatement « dans la bataille » en empoignant Neyrat pour défendre Thierry. L’un est rejeté pour cause de manque de vitalité, l’autre parce qu’il est l’étranger. Thierry gagne cependant sa paix sociale grâce à son intellect, c’est sa seule arme mais elle est redoutable et lui permet de pallier sa marginalité : « Il écrasait la classe par son savoir et son intelligence. »

Alexis subit un coup de foudre amical. Une force intellectuelle et obscure, que lui-même ne parvient pas vraiment à déchiffrer, le pousse vers Thierry. S’il voit bien en lui un être affaibli physiquement, il voit surtout un Dieu intellectuel et un adulte avant l’heure

Leur marginalité commune va déboucher sur une amitié profonde et fusionnelle. Sartre et Beauvoir entretenaient un amour « nécessaire » au-delà des amours contingentes. Il en est de même pour les deux héros pour qui la relation amicale va vite devenir indispensable ; le reste, leurs autres relations, leur semblent fades. Leur amitié est passionnante en ce qu’elle semble, à première vue, asymétrique : Alexis voue une admiration intellectuelle sans bornes à Thierry. Le fait même d’être arrivé deuxième derrière lui en composition française lui procure un bonheur immense et surtout regonfle son ego : « Jamais encore il n’avait remporté un tel succès dans ses études : quinze sur vingt ! […] De nouveau, Alexis pensa à sa place de deuxième et une bouffée d’orgueil lui jeta le sang aux joues. »

Sans le savoir, Thierry a involontairement permis à Alexis d’éprouver de l’estime pour lui-même, de la fierté, un désir de se dépasser. Pour Alexis, il semble évident que Thierry représente un idéal intellectuel auquel il ne peut se confronter, un maître qui peut lui apporter plus que le maître de classe. D’ailleurs, il n’hésite pas, dès le début du deuxième chapitre, à demander son avis à son nouvel ami sur la poésie qu’il a choisi de réciter. Le peu d’enthousiaste de ce dernier le plonge dans un dépit à peine caché, sans pour autant renoncer à son projet. C’est là tout l’ambiguïté d’Alexis : assez sûr de lui pour assumer ses choix, mais ressentant le besoin d’avoir l’approbation ou de susciter la fierté chez Thierry. Notre héros va connaître un parcours initiatique tout au long du roman, il va grandir. Il se montre fasciné par le jeune homme comme il ne l’a jamais été par personne d’autre : « Tout, en Thierry Gozelin, lui paraissait mystérieux : son infirmité, son intelligence, sa culture, sa richesse frileuse. »

Amitié et alchimie intellectuelle

En cela, on peut estimer qu’Alexis ressent un coup de foudre amical. Une force intellectuelle et obscure, que lui-même ne parvient pas vraiment à déchiffrer, le pousse vers Thierry. S’il reconnait bien en lui un être affaibli physiquement, il voit surtout un Dieu intellectuel et un adulte avant l’heure. En effet, Thierry, par son côté désabusé et raisonnable, est bien loin de la fougueuse jeunesse et de la vivacité physique d’Alexis. Tout ça va attirer le bourgeois parisien, ainsi que la soif intellectuelle du jeune Russe. Alexis apporte autant à Thierry que l’inverse et c’est ce qui rééquilibre la relation. La fraîcheur d’Alexis, son histoire personnelle et tout ce qu’il y a de russe en lui vont permettre à Thierry de quitter son cocon douillet sa zone de confort. Si l’un, Alexis, semble plutôt représenter le soleil, l’autre, Thierry, représente  la lune. L’alliance des deux leur permet d’avancer dans leur quête d’identité. Thierry apporte sa culture littéraire à un Alexis tout prêt à apprendre et qui avait déjà commencé seul à se passionner pour les grands écrivains français. Thierry le pousse aussi à ne pas mépriser ses racines et à découvrir les classiques russes, ce que Alexis refusera dans un premier temps.

Une entraide précieuse

Quant au jeune Russe, sous une apparence d’élève plein d’admiration, il apprend à Thierry la vie même, la prise de risque, le dépassement physique de soi (quand Thierry et Alexis partent en randonnée, Thierry fait tout pour suivre le mouvement et aller au-devant d’un corps qui refuse de lui obéir). On comprend que l’attitude nonchalante et coincée de Thierry cache en réalité un cœur et une âmes passionnées, qui ne demandaient qu’à s’éveiller sous l’égide d’une main bienveillante, celle d’Alexis.

La profondeur d’esprit de Thierry lui fait vite prendre conscience de l’importance que sa relation avec Alexis va avoir pour lui qui, jusque là, était resté sans ami. Dans un élan oratoire, il fait une véritable déclaration d’amitié à Alexis, en joignant leurs deux destinées : « Nous serons écrivains tous les deux ! Et parmi les meilleurs de France ! Nous nous soutiendrons ! Nous nous lirons nos manuscrits ! Nous serons impitoyables l’un pour l’autre ! Impitoyables et inséparables ! Thierry Gozelin jubilait, les pommettes enflammées, les prunelles pailletées d’étincelles. »

« Nous serons écrivains tous les deux ! Et parmi les meilleurs de France ! Nous nous soutiendrons ! Nous nous lirons nos manuscrits ! Nous serons impitoyables l’un pour l’autre ! Impitoyables et inséparables ! » dit Thierry

En plus de partager des nourritures spirituelles, Thierry et Alexis font l’apprentissage plus terre à terre du désir, de l’attirance et du rapport au corps. Si leur amitié les rend fusionnels, leurs différences persistent. On pourrait leur appliquer la formule : « Ne faire qu’un mais rester deux. » C’est d’ailleurs dans leur manière d’appréhender la chair que leur amitié ne suffit plus à les faire avancer mutuellement. Leur perception du désir charnel et de l’amour n’est pas la même. Thierry entretient un mépris de son propre corps. Désabusé, il est pleinement conscient qu’il ne sera pas attirant aux yeux des femmes, contrairement à Alexis qu’il verrait bien acteur grâce à son physique avantageux. Là, c’est au tour de Thierry d’admirer ce qu’il n’aura jamais.

Et on peut sincèrement se désoler de voir la souffrance qui est la sienne quand il l’admet : « Je regarde les filles, je me dis qu’aucune, jamais, ne voudra de moi et ça me rassure. » Evidemment, le lecteur n’est pas dupe en lisant « ça me rassure ». Thierry dissimule son manque d’estime de lui-même par un « faux mépris » affiché envers les femmes. Convaincu de ne pas être digne d’être aimé, il fait mine, bravache, de les dédaigner à son tour. Convaincu de ne pas pouvoir être désiré charnellement, il les réduit, pour se venger, à un rôle d’objet sexuel : « Je ne vois dans les femmes qu’un instrument de plaisir. Plus tard, je me paierai des poules. Sans aucun sentiment. C’est la sagesse. » La sagesse car, dans son esprit, il ne peut rien attendre de plus que quelques instincts de plaisir monnayé.

Thierry dissimule son manque d’estime de lui-même par un « faux mépris » affiché envers les femmes. Convaincu de ne pas être digne d’être aimé, il fait mine, bravache, de les dédaigner à son tour. Convaincu de ne pas pouvoir être désiré charnellement, il les réduit, pour se venger, à un rôle d’objet sexuel 

Toutefois, on voit que lui aussi envie son ami quand il lui prédit une vie romanesque : « Toi tu es beau gosse alors tu connaîtras tout : les fausses passions, les espoirs, les illusions, les déconvenues… Je te plains mon vieux ! Il riait d’un air douloureux. » Cette dernière phrase montre tout le désespoir que ressent Thierry – même s’il s’en défend – à l’idée de ne rien connaître de l’amour, de la passion et de ses tourments. La découverte des sens des deux héros passe par la vision du tableau La Source, d’Ingres, qui représente une femme nue. Puis par leur rencontre avec Gisèle, la cousine de Thierry, adolescente sûre d’elle et plus âgée que les héros. A leurs yeux, elle représente la Femme et non la Fille. C’est en passant du fantasme sur le modèle du tableau au retour à la réalité avec Gisèle, être de chair et de sang, qu’Alexis connait ses premiers émois et son premier plaisir solitaire.

La découverte commune du désir

La scène de la soirée avec Gisèle et ses amies marque encore plus durement les différences entre les deux héros, sans écorner leur amitié intense. Ils se trouvent confrontés à un tourbillon de grâce et de volupté au milieu du bar, entourés de belles jeunes filles mais n’appréhendent pas la situation de la même façon. Beau garçon, Alexis se sent à l’aise : « Il goûtait la béatitude d’être là, avec son ami, en compagnie de deux jeunes filles si séduisantes. » Alexis fait l’apprentissage du passage à l’âge adulte, du désir, de la séduction, du plaisir d’un beau regard féminin et d’un sourire alors que Thierry, dégoûté de lui-même, vit la scène comme une torture. Lui aussi victime de ses sens mais il ne se sent pas à sa place dans cet univers de séduction et de délices. C’est lui qui propose à Alexis de quitter le lieu : « Insatiables, elles sont insatiables, grogna Thierry entre ses dents. »  Ce premier passage à l’âge d’homme, cette épreuve du feu crée un tiraillement chez Alexis qui aurait aimé rester à la fête. Son choix de suivre Thierry montre que son amitié est plus importante à ses yeux. Il privilégie l’amitié masculine à la romance.

A la mort de Thierry, Alexis est forcé de prendre son envol alors qu’il n’est pas encore prêt : « Que deviendrait-il sans Thierry ? De qui vivrait-il enfin ? » Par les questions rhétoriques que pose Troyat, on mesure toute l’étendue de la douleur d’un être qui perd son alter-ego, celui qui lui était nécessaire

Malheureusement, le second et dernier passage à l’âge d’homme, qui permet à Alexis d’arriver au bout du chemin dans sa recherche d’identité, est marquée par la mort de Thierry, qui succombe à la maladie. Son ami l’a aidé de son vivant à trouver qui il était : un Français amoureux de la France, passionné de littérature, mais d’origine russe et qui doit accepter cette part de lui-même et de son histoire. Envahi par un profond chagrin Alexis tombe du nid où Thierry et lui avaient bâti leur relation. A la mort de Thierry, Alexis est forcé de prendre son envol alors qu’il n’est pas encore prêt : « Que deviendrait-il sans Thierry ? De qui vivrait-il enfin ? » Par les questions rhétoriques que pose Troyat, on mesure toute l’étendue de la douleur d’un être qui perd finalement son alter-ego, celui qui lui était nécessaire voire vital. Or, devenir un adulte, c’est apprendre à avancer seul. Si Alexis reste physiquement un adolescent, la mort de Thierry est l’ultime étape de son passage à la vie d’adulte. C’est d’ailleurs ainsi que son père voit les choses quand il prononce ces sages paroles : « C’est ton premier grand chagrin d’homme, Aliocha. » Premier grand chagrin d’homme et fin du temps béni de l’adolescence.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s