Zweig, l’amour fou du maître et de l’élève : « Je n’ai aimé personne plus que lui »

Dans une de ses œuvres les plus mémorables, La Confusion des sentiments (1927), Zweig impose l’une des plus belles histoires d’amour jamais écrites. Celle d’un vieux professeur et de son élève, en proie à un grand amour désespéré et condamné d’avance.

« Il n’y a pas de déguisement qui puisse longtemps cacher l’amour où il est ni le feindre où il n’est pas », d’après La Rochefoucauld. Une pensée relativement exacte quand on lit La Confusion des sentiments (1927) de Stefan Zweig. Car il est bien question d’amour caché, clandestin. Pour un temps tout du moins. En 120 pages (collection Le Livre de Poche) à l’écriture puissante, resserrée, dans un huis-clos tendu, dans une atmosphère en perpétuel suspens, dans un souffle de passion inavouable, Zweig décortique, tel un poète minutieux, la vie d’un amour. Naissance, paroxysme, fausse-fin. Mais pas n’importe quel amour. Le grand amour, celui que le héros, Roland, un jeune étudiant, ne vivra qu’une seule fois dans sa vie.

La Confusion des sentiments est avant tout un roman de l’apprentissage. Apprentissage intellectuel, que le héros vit avec son professeur qui devient très vite un mentor pour lui. C’est d’abord l’amour de l’intellectualité et des lettres qui les lie de façon irrépressible. Évidemment, comme souvent dans ce type de relation asymétrique, l’admiration est le fondement de l’attirance de Roland pour l’homme qui va bouleverser son existence. C’est le premier des trois « C » qui apparaît dans leur amour : cerveau. L’alchimie intellectuelle totale, la fusion des esprits, l’exaltation des phrases déclamées par une voix envoûtante. On ne peut que faire le lien avec les relatons de pédérastie des mentors grecs et latins et de leurs poulains. Ou des relations viriles et intellectuellement profondes telles que les désirait Montherlant.

CVT_La-Confusion-des-sentiments_2373Dès la première rencontre, la magie de l’intellect du professeur est immédiatement insufflée à l’élève ébloui lors d’un cours (p 22) : « Après quelques minutes, je sentis moi-même la force fascinante de son discours agir magnétiquement […] je m’approchai davantage, afin de voir, par-dessus les paroles, les gestes remarquablement arrondis et élargis des mains, qui parfois, lorsque sonnait un mot puissant, s’écartaient comme des ailes, s’élevaient en frémissant et puis s’abaissaient peu à peu musicalement. » L’attraction, « magnétique », comme le précise Roland, semble irrésistible. Comme si la fatalité s’abattait en une minute sur sa destinée. Le coup de foudre intellectuel parfait qui envahit tout un jeune être affamé de nourritures spirituelles. De chef d’orchestre, le professeur prend même l’allure d’un dieu ou d’une créature extraordinaire, supérieure aux hommes, un être surnaturel et éthéré, tout entier possédé par la fougue du verbe : « Cet homme ailé [NDLR : qui prend donc la forme d’un pégase envoûtant ici) s’élevait rythmiquement au-dessus de la table rigide et, haletant, poursuivait l’essor impétueux de ses pensées traversées par de fulgurantes images. » Le professeur perd toute consistance physique pour devenir uniquement esprit et intellect. Le héros le précise : « J’assistais à ce que les Romains appelaient raptus, c’est-à-dire à l’envol d’un esprit au-dessus de lui-même. »

« Je venais pour la première fois de me sentir conquis par un maître, par un homme ; mon sang me brûlait dans les veines, je le sentais, ma respiration était plus rapide » (S. Zweig)

Ce coup de foudre qui frappe Roland est d’autant plus violent qu’il n’a aucun moyen de lutter. Déjà serviteur volontaire du professeur, il pose les bases de leur future relation, là encore très semblable à celle des Grecs et de Romains où l’éphèbe est dans une position de dévotion inconditionnelle à son maître : « J’étais emporté par le flot du discours, entraîné par son jaillissement […] Je ne pouvais bouger, j’étais comme frappé au cœur […] je venais pour la première fois de me sentir conquis par un maître, par un homme ; mon sang me brûlait dans les veines, je le sentais, ma respiration était plus rapide. » Bien que refoulé, ce sentiment qui anime le héros est de l’amour. Bien que non conscientisé, il s’agit d’une forme de sapiosexualité, où l’aura intellectuelle de l’objet aimé le rend passionnément attirant. Évidemment, ce coup de foudre est vu par l’élève comme purement spirituel mais ses réactions physiques sont exactement les mêmes que celles ressenties lors d’un coup de foudre charnel : sensation de brûlure, accélération du rythme cardiaque, comme touché par la foudre d’un dieu qui vient de l’initier au monde de la littérature.

La relation qui se noue par la suite, de mentor à poulain, est aussi révélatrice de l’attirance des contraires. Attirance de deux personnalités aux antipodes l’une de l’autre mais liées par le principal : le culte encore une fois du verbe, des mots, des lettres, de la littérature et de la foi en l’esprit tout puissant et en l’esthétisme de la vie. Tous les champs lexicaux employés pour les deux protagonistes les définissent d’ailleurs précisément. Pour le professeur : l’hiver (« une vague de cheveux blancs rebroussés en crinière »), le silence et la solitude vis-à-vis notamment de sa femme (qu’il ne regarde pas), des autres professeurs (qui lui sont hostiles) et de lui-même. homoEn effet, dans son impossibilité à vivre au grand jour son homosexualité, notre professeur est enfermé dans une solitude infernale et auto-destructrice, dans le monde du secret inavouable (pour l’époque) qui grignote petit à petit son cœur desséché faute d’avoir jamais vécu un amour sincère. Tout le champ lexical de l’ombre et de l’obscurité tentaculaire lui est dédiée, à commencer par l’évocation de son essai qu’il dicte à son élève docile et émerveillé : « L’ouvrage grandissait ; il grandissait autour de moi comme une forêt dont l’ombre me dérobait peu à peu toute la vue du monde extérieur ; je ne vivais que dans l’obscurité de la maison, sous les rameaux bruissants et toujours plus sonores de l’œuvre qui s’élargissait. » L’emprise de l’intellectuel sur Roland est telle que ce dernier se nourrit exclusivement de la parole de son maître, allant jusqu’à perdre son identité dans cette fusion où le maître lui transmet le boulet de sa solitude : « Je suis lui […] je partageais l’isolement glacial de son existence. »

L’alliance des contraires

Un changement complet d’identité pour un jeune élève qui représentait initialement le contraire du professeur : le printemps, la sève de la jeunesse qui possède un jeune corps en pleine santé (il excelle par exemple à la nage), la lumière, la juvénilité et la fraîcheur ; en d’autres termes, la vie. Quand le professeur vivote dans le monde du secret et des faux-semblants : « Il y avait là une ombre, un voile que je sentais frémir, étrangement proche de moi, au souffle de chaque parole », l’élève est incapable du moindre filtre et de la moindre retenue dans les émotions qui le transportent. Quand le professeur part sans crier gare, sans prévenir son poulain, celui-ci est bien loin de se douter de ses aventures sexuelles en ville. Il se consume d’angoisse et de douleur, comme si on lui arrachait une part de son être, de son âme qui a fusionné avec celle du mentor : « Près de lui, je brûlais de souffrance. Loin de lui, mon cœur se glaçait. » Jusqu’à la déflagration de cette confusion des sentiments après une énième parole blessante : « J’éclatai en une sorte d’explosion hystérique. » Car on touche là au cœur de ce monde du secret du vieux professeur : soufflant le chaud (quand son cœur est au bord de l’implosion et ne parvient plus à dissimuler l’amour fou qu’il voue à son élève) et le froid, pour mieux le tenir à distance. Les techniques de l’intellectuel pour ne pas céder à la tentation charnelle résident dans des tentatives d’attaques au cœur de Roland ; le blesser pour l’éloigner, lui qui vit désormais dans une forme d’idolâtrie et de passion innocente prompte à décupler le désir de son maître. Le professeur camoufle son amour et son désir par une épaisse couche protectrice d’ironie et de faux-mépris. Autrement dit, il crée, avec les armes qu’il possède (le don du verbe acéré, la critique piquante, le regard glacial), un antidote au désir qu’il refrène.

« La montée, une bougie à la main, dans l’obscurité, met, une fois encore, en exergue, ce monde de l’ombre. Tel un oiseau de nuit en chasse, le professeur gravit chaque marche d’un escalier qui pourrait le mener à la lumière (celle de l’élève) et au bonheur (l’accomplissement charnel) »

La scène la plus éloquente de ce triste jeu des résistances et de tension charnelle trouve son apogée à la page 86, quand le professeur monte jusqu’à la chambre de son élève tard le soir, après une leçon qu’il vient de lui donner. La montée, une bougie à la main, dans l’obscurité, met, une fois encore en exergue, ce monde de l’ombre. Tel un oiseau de nuit en chasse, le professeur gravit chaque marche d’un escalier qui pourrait le mener à la lumière (celle de l’élève) et au bonheur (l’accomplissement charnel) : « Mon maître était là, une bougie à la main. Le courant d’air provoqué par la porte s’ouvrant brusquement couronna la flamme d’une lueur bleue et derrière lui son ombre tremblotante se détachant comme pétrifiée, gigantesque […] lorsqu’il me vit, il se replia sur lui-même [NDLR : dans un ultime effort de résistance à la tentation charnelle] […] puis il recula […] » Dans cette scène en tête à tête dans l’embranchement de la porte de la chambre, on observe le fossé infranchissable entre l’élève qui, toujours aveugle, ne voit pas que les méchancetés assénées par son professeur ne sont que des pirouettes pour éviter de fondre sur lui et les efforts surhumains de l’enseignant qui est bien décidé à ne pas toucher l’objet de son amour. C’est ce qui pousse le vieil homme à lancer abruptement à Roland: « Je voulais seulement vous dire…qu’il vaut mieux renoncer à nous tutoyer…ce…ce…ce serait incorrect entre un poulain et son maître….comprenez-vous….il faut garder les distances…les distances…les distances… » et l’élève d’aller toujours loin de son aveuglement : « Il me regardait avec une telle haine, une méchanceté si offensante, pareille à un soufflet […] Était-il fou ? Était-il ivre ? ». lAntiquite-actes-homosexuels-etaient-juges-selon-statut-personne_0_1173_782

Sous une apparente scène de guerre froide, on assiste en fait à l’une des plus belles scènes d’amour du roman, où la résistance au charnel prend des proportions colossales, évacuées par une haine feintée pour mieux préserver l’ingénu élève (qui pour sa part ne s’est jamais posé la question de son orientation sexuelle puisqu’il a collectionné les maîtresses au début du livre). On note également toute l’atmosphère de mort dans cette scène. L’union d’Eros et Thanatos, irrémédiablement liés.

Mais, comme La Rochefoucauld l’a si justement exprimé, l’amour ne parvient jamais à rester secret très longtemps. Quand il est question d’un grand amour, d’un amour-passion, d’un amour complet où le cœur, le cerveau et le corps vibrent tous trois à l’unisson, les digues finissent par sauter. C’est le cas chez le professeur. Le vieux héros finira par révéler à son élève ses sentiments et son secret. C’est là qu’on touche à un autre thème cher à Zweig : la tolérance. À une époque où l’homosexualité est diabolisée et vilipendée, l’auteur se fait le chantre de l’amour inconditionnel et de la liberté.  Il s’attaque d’ailleurs aussi bien aux intolérants (les professeurs, des habitants de la ville, qui sont au courant du secret de polichinelle du professeur) qu’à des concernés qui alimentent un système homophobe, à savoir les prostitués que le professeur va voir, faute de pouvoir concrétiser son désir avec le jeune héros et les autres hommes qui l’ont attiré.

« Le machiavélisme des gigolos, l’hostilité de la société, la solitude de son cœur et de son corps, sa douleur à être coincé dans un mariage d’apparat, tout cela a néanmoins été balayé par l’arrivée du jeune élève : c’est le seul grand amour d’un professeur à l’hiver de sa vie »

L’homosexualité étant reléguée, à l’époque de Zweig, dans les bas-fonds des villes (« ces bouges enfumés aux lumières troubles ») où fermentent les instincts et les sentiments les plus vils, les jeux pervers des jeunes gigolos sont autant de coups assénés au héros qui souffre déjà de son incapacité à vivre avec sérénité son amour pour les hommes. Les gigolos eux-mêmes criminalisent le désir du professeur et préfèrent, par intérêt et cruauté, s’en prendre à lui : « Il avait éprouvé, sur ses chemins glissants, toutes les humiliations, toutes les hontes et toutes les violences. Plusieurs fois, il avait été détroussé (trop faible, trop noble pour se colleter avec un palefrenier), il était rentré chez lui sans montre, sans pardessus. » Les prostitués rencontrés au détour d’une ruelle sombre vont même jusqu’à le traquer : « Des maîtres-chanteurs s’étaient attachés à ses talons ; l’un d’eux pendant des mois l’avait suivi pas à pas, jusqu’à la Faculté ; il s’était assis insolemment au premier rang de ses auditeurs et avec un sourire de gredin, il regardait le professeur connu de toute la ville, qui, tremblant sous ses clins d’œil, avait une peine extrême à arriver au bout de ses cours. »

Le machiavélisme des gigolos, l’hostilité de la société, la solitude de son cœur et de son corps, sa douleur à être coincé dans un mariage d’apparat, tout cela a néanmoins été balayé par l’arrivée du jeune élève qui, le premier et le dernier, sait conjuguer désir charnel et amour de cœur et d’esprit : c’est le seul grand amour d’un professeur à l’hiver de sa vie. Mais aussi le seul de Roland qui se trouve malgré lui emporté dans une douloureuse confusion des sentiments quand son professeur lui avoue tout : « Il murmura tout bas, à peine si ses lèvres remuèrent : Je… t’aime, moi aussi. »

« Il serra mon corps contre lui. Ce fut un baiser comme je n’en ai jamais reçu d’une femme, un baiser sauvage et désespéré comme un cri de mort » (S. Zweig)

Bien que n’étant pas attiré sexuellement par les hommes, Roland se retrouve foudroyé par la déclaration. Lui-même est à l’évidence troublé et incapable de mettre un mot sur ce qui le lie au professeur : amour. La conscientisation de cet amour étrange qui les lie se produit uniquement car le professeur lui avoue le sien. On peut douter qu’une telle prise de conscience ait pu avoir lieu sans la confession du vieil intellectuel. Cette déclaration permet de boucler la boucle d’un grand amour à qui, chez Roland, il manquait un élément essentiel, une partie primordiale : le corps et le charnel. Chez le professeur, les trois éléments (cœur, cerveau, corps) étaient présents dès le début alors que seuls les deux premiers animaient Roland. C’est à travers une scène de baiser d’une intensité sans égale que Zweig parachève l’histoire de ses deux héros : « Il m’attira à lui, ses lèvres pressèrent avidement les miennes, en un geste nerveux et dans une sorte de convulsion frémissante il serra mon corps contre lui. Ce fut un baiser comme je n’en ai jamais reçu d’une femme, un baiser sauvage et désespéré comme un cri de mort […] mon âme s’abandonnait à lui et pourtant j’étais épouvanté jusqu’aux tréfonds de moi-même par la répulsion qu’avait mon corps à se trouver ainsi au contact d’un homme, dans une inquiétante confusion des sentiments. »Pan_and_Daphnis

Si le lecteur est tenté de ne voir dans cette scène finale qu’un baiser volé, c’est qu’il n’a pas lu soigneusement le roman et en particulier la scène de sexe entre l’épouse du professeur et Roland. La jeune épouse porte un rôle tragique en ce qu’elle n’est qu’une femme-fusible. Sans consistance et sans identité propre (Roland vit dans une chambre louée par le professeur et n’a pas reconnu l’épouse à la piscine et dans la rue alors qu’il l’avait déjà vue maintes fois dans la maison), elle se révèle le triste réceptacle des passions inavouables et inavouées des deux hommes. Ne recevant qu’indifférence et mépris intellectuel de l’un (son mari) et brève scène charnelle sans aucun sentiment de l’autre (Roland), elle sert de liaison, de trait d’union entre deux âmes, deux cœurs et même deux corps liés pour l’éternité. La scène de sexe, ersatz d’amour risible, est révélatrice de ce rôle de bouche-trou qui lui est dévolu : « Tandis que nos corps se cherchaient et se pénétraient, nous ne pensions tous deux qu’à lui et ne nous ne parlions tous les deux que de lui, toujours et sans cesse […] En frissonnant, je baisais la lèvre qui trahissait l’homme que j’aimais le plus au monde. » Ce qui pousse l’épouse et Roland à passer à l’acte est moins un désir charnel que le sentiment d’abandon commun qu’ils ressentent à cause du professeur : « J’avais tellement soif de le savoir coupable vis-à-vis de moi, vis-à-vis d’elle que j’accueillis fiévreusement cet aveu indigné qu’il la négligeait. Car c’était quelque chose de si semblable à mon propre sentiment d’être repoussé. »

Le sexe par procuration ? 

Sans aller jusqu’à affirmer que Roland passe à l’acte par procuration avec son professeur, on peut cependant le supposer, toutes ses pensées, émotions, toute sa passion, tout son chagrin, étant obstinément fixés sur le professeur pendant qu’il couche avec l’épouse. On peut aussi y voir un refoulement d’un désir charnel de la part de Roland, lequel se sert de la femme comme exutoire. C’est cet ensorcellement, cet amour furieux et incompris qui marque toute la vie du jeune héros et qui le pousse à admettre à la fin du roman, après la séparation avec son professeur : « Je sens que je ne dois davantage à personne : ni à père, ni mère avant lui, ni à femme et enfants après lui – et je n’ai aimé personne plus que lui. »

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