Nichée dans le cœur, palpite l’enfance

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En 150 pages, le grand écrivain portugais José Saramago nous plonge dans ses souvenirs d’enfant, dans le Portugal d’antan, celui où les parties de pêche sur la Tage et le serpentage entre les vieux oliviers ne s’oublient jamais.

Bien des ouvrages ont été écrits, avec plus ou moins de talent, sur le thème de l’enfance, sous forme autobiographique ou non. Le Prix Nobel de littérature José Saramago (l’unique lusophone à l’avoir obtenu), nous laisse à voir dans ses Menus souvenirs, une facette touchante et attendrissante de son œuvre où il raconte ses souvenirs d’enfant. L’auteur du chef d’œuvre l’Aveuglement tire un fil, celui de l’enfance perdue mais non oubliée, de la pelote de sa mémoire et ce n’est pas une mince affaire puisqu’il l’écrit en 2006, alors qu’il a 83 ans.saramago

C’est ce qui le pousse à garder, autant que faire se peut, ce fil tendu à chaque page. Se souvenir nécessite un effort mental impressionnant et une véritable extension de l’esprit sachant que notre cerveau fait, tout au long de notre vie, un tri légitime et parfois étrange. Pourquoi se souvient-il de ce petit frère, Francisco, mort tout jeune et qu’il a finalement bien peu connu ? Pourquoi se souvient-il de cette scène avec lui sous un fenestron où le frère audacieux et curieux cherchait à saisir tout ce qui lui tombait sous la main : « En ce moment, c’est un petit garçon joyeux, solide, parfait, qui, visiblement, n’a pas la patience d’attendre que son corps grandisse et que ses bras s’allongent pour atteindre quelque chose qui se trouve sur le dessus de la commode. »

La réponse semble multiple : si Saramago se souvient, c’est peut-être d’abord car son esprit a conscience qu’il est la dernière personne à pouvoir encore donner vie à ces existences disparues depuis longtemps et que c’est pour lui un devoir de leur rendre hommage. Comme il l’explique très bien à plusieurs reprises, il est le seul à pouvoir témoigner de la vie et des actions de la majeure partie des personnes citées. C’est ce qui rend sa tâche si précieuse.

Les vivants, messagers du temps passé et de l’humanité disparue 

Il ajoute que, bien qu’étant le dernier vivant de sa famille, il serait choqué d’user de ce pouvoir pour travestir la réalité et effacer l’identité de tous ces êtres qui ont vécu, pleuré, aimé. Ainsi, en parlant toujours de son petit frère, il écrit : « Je conserve une photo du temps où il était encore un bébé. J’ai parfois pensé que je pourrais dire que c’était un portrait de moi et enrichir ainsi mon iconographie personnelle, mais je ne l’ai jamais fait […] Voler l’image de qui avait déjà perdu la vie m’a paru un manque de respect impardonnable, une indignité inexcusable. »

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Francisco, le frère de José Saramago.

Les vivants sont maîtres des souvenirs mais non de leur véracité. Tout au plus ont-ils le droit d’être des messagers du temps passé et de l’humanité disparue, ce qui est déjà une belle et lourde tâche.

Enfin, le mystère de la mémoire sélective s’éclaircit assez vite quand nous faisons appel à nos propres souvenirs, à nous tous lecteurs : le plus souvent, viennent s’enchevêtrer dans la pelote de notre mémoire les êtres que l’on a le plus aimés, ceux qui nous retiennent par les lois exigeantes de la biologie. La volonté de faire lumière sur nos origines n’est pas un sujet mineur de la vie ; c’est ainsi que Saramago se lance dans des recherches poussées sur ce frère mort d’une pneumonie, pour en apprendre plus sur les circonstances de sa mort : « Le 22 décembre à quatre heures de l’après-midi et il fut enterré dans le cimetière de Benfica le 24, à peu près à la même heure, ce fut un bien triste Noël pour mes parents. »

On pourrait s’interroger sur l’utilité de telles informations pour la vie de l’auteur mais il faut admettre, pour comprendre cette quête, que c’est là un des buts intemporels de l’homme, celui de répondre à ces questions essentielles relevant du court séjour sur terre de ses proches et de lui-même : quand ? Où ? Pourquoi ? Comment ? Et cette volonté de « laisser une trace ».

« Les êtres qui ont un jour interpellé notre cœur insouciant et volatile et qui l’ont retenu méritent tous de survivre en nous »

Si les morts n’ont même pas l’espoir de survivre dans la mémoire et le cœur d’au moins une personne de la génération suivante, alors pourquoi se donner la peine de vivre ? Nous ne vivons pas que pour nous. Nous vivons aussi par et pour les autres. Les êtres qui ont un jour interpellé notre cœur insouciant et volatile et qui l’ont retenu, qui l’ont incité à se fixer, qui font écho à nos angoisses, à nos désirs, qui appellent notre sang, qui font naître les premières palpitations vitales de la chair, méritent tous de survivre en nous.

C’est ainsi qu’avec la petite Domitilia, une fille de voisins, José Saramago fait la découverte hasardeuse de la sensualité lors d’un câlin improvisé. Le jeune héros se souviendra de leurs âges respectifs (6 ans pour lui, 8 ans pour elle) au fil de l’écriture de ses souvenirs mais ce qui le marque est évidemment le sentiment de trouble mêlé de curiosité alors que tous deux apprennent concrètement à jouer au docteur : « Nous fûmes attrapés un jour, elle et moi, au fond d’un même lit, en train de jouer à ce à quoi jouent les fiancés actifs, curieux de tout ce qui existe dans les corps pour être touché, pénétré et malaxé. »

Espièglerie de l’enfance

Et d’ajouter plus loin, avec la pointe de malice qui vient ponctuer son récit à de nombreuses reprises : « Les audacieux se virent administrer une fessée, mais plutôt pour la forme, pas très vigoureuse, si ma mémoire ne m’abuse. Je suis convaincu que les trois femmes de la maison, y compris ma mère, rirent ensuite ensemble, en cachette des pécheurs précoces… » La plume, sobre et faussement neutre, montre tout de même l’indulgence amusée que l’auteur âgé porte sur l’enfant maladroit qu’il a été : « Nous commençâmes dans l’obscurité une minutieuse et mutuelle exploration tactile de nos corps, avec une précipitation et une anxiété plus que justifiées, mais aussi d’une manière non moins méthodique mais aussi la plus instructive possible du point de vue anatomique. Je me souviens que le premier mouvement de ma part, la première manœuvre d’abordage pour ainsi dire, consista à envoyer mon pied droit tâter le pubis déjà fleuri de Piedade. »

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José Saramago enfant.

Mais on n’oublie guère les malheurs qui ont pesé sur nos épaules ou bien les souffrances qui marquent à vie comme cette expérience de torture à laquelle Saramago a été soumis par des bourreaux en culotte courte alors qu’il avait 2 ou 3 ans et qu’il décrit avec une minutie terrifiante : « Ils me poussèrent, me jetèrent par terre, m’enlevèrent culotte et caleçon et pendant que les uns m’immobilisaient les bras et les jambes, un autre entreprit d’introduire un fil de fer dans mon urètre. Je criai, me débattis désespérément, ruai du mieux que je pus mais l’acte cruel se poursuivit. »

Cependant, mieux vaut se souvenir plutôt des passions violentes, de longs bonheurs marathoniens qui coupent le souffle, qui étreignent le cœur, parfois sans explication rationnelle. Autant d’exemples de ce qui vient se figer pour l’éternité dans la mémoire, comme ce trajet avec un oncle pour aller vendre des porcelets, aventure dont l’écrivain se souvient plus de 60 ans après : « Je m’assis dans la mangeoire, les yeux clignant de sommeil et éblouis par une lumière inattendue. Je sautai par terre et sortis dans la cour : devant moi, répandant son lait sur la nuit et sur le paysage, il y avait une lune ronde énorme. La couleur blanche était plus resplendissante là où le clair de lune tombait en plein et, par contraste, le noir était plus là il y avait de l’ombre. Plus jamais je ne verrais une lune pareille. »

« Devant moi, répandant son lait sur la nuit et sur le paysage, il y avait une lune ronde énorme. La couleur blanche était plus resplendissante là où le clair de lune tombait en plein et, par contraste, le noir était plus là il y avait de l’ombre. Plus jamais je ne verrais une lune pareille » (José Saramago)

La poésie qui s’empare de la plume simple de Saramago éclate alors aux yeux du lecteur, tout comme cette vérité universelle : les petits plaisirs, les petits bonheurs du quotidien sont parfois les plus profonds. En témoigne une scène sublime partagée par le héros avec sa grand-mère, peu de temps avant que celle-ci ne meure et qui stimule automatiquement notre canal lacrymal : « Tu étais assise, grand-mère, sur le seuil de ta porte ouverte sur l’immense nuit étoilée, sur le ciel dont tu ne savais rien et dans lequel jamais tu ne voyagerais, sur le silence des champs et des arbres fantomatiques et tu dis, avec la sérénité de tes quatre-vingt-dix ans et la fougue d’une adolescence jamais envolée : ‘‘Le monde est si beau et cela me fait tant de peine de mourir’’. »

Mourir physiquement oui, mais survivre par le souvenir d’un enfant devenu à son tour grand-père. Le ménage perpétuel de l’humanité.

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