Amours étranges [1] : les couples atypiques en littérature

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Si l’amour n’avait été traité durant des siècles que sous un angle heureux ou sous des auspices favorables, nos sociétés humaines auraient sans nul doute manqué de nombreux chefs d’œuvre.

On se replonge volontiers avec plaisir dans le bonheur amoureux de Jane et Bingley, Lizzy et Darcy (Orgueil et Préjugés) mais peut-on nier, pour bon nombre d’entre nous, une propension quelque peu masochiste à se laisser sombrer dans les délices peu conventionnelles de certaines œuvres ? Gageons que notre époque est bien trop avancée pour se laisser atteindre par un quelconque politiquement correct au niveau de la fiction romanesque. Dans le thème de l’amour en particulier, les histoires qui sortent des sentiers battus du bonheur et de l’empathie constituent un terreau plus que fertile pour nous instruire sur l’esprit humain et sur les nombreux vices qui peuvent l’animer.

Mais qu’appelle-t-on un amour étrange ? Plusieurs degrés sont observables.

Il peut s’agir d’un amour vu comme atypique, minoritaire, original ou contrevenant aux « bonnes mœurs ». Il peut gêner une grande partie des habitants qui ont revêtu, de par leur éducation et leur instruction, le manteau des codes moraux de leur société. Un amour étrange, incongru, peut constituer le degré le plus faible de réprobation car, s’il reste dur à assumer par les personnages concernés, il n’est réprouvé que par la morale d’une époque spécifique. Il se caractérise donc plutôt par sa contingence et non par son universalité et son atemporalité. En fonction de l’époque, certains types d’amour et de couples sont tour à tour valorisés, vantés, vilipendés. Ils sont souvent victimes de fétichisation, de jugements préconçus dans l’imaginaire collectif.

« En fonction de l’époque, certains types d’amour et de couples sont tour à tour valorisés, vantés, vilipendés. Ils sont souvent victimes de fétichisation, de jugements préconçus dans l’imaginaire collectif »

Ainsi, un couple constitué d’un homme très âgé et d’une très jeune fille est une chose parfaitement banale et admissible au Moyen-Âge et beaucoup moins, quoique l’on en dise, aux XXe et XXIe siècles. Au Moyen-Âge, le mariage avec une très grande différence d’âge ne posait aucune difficulté si ce n’est celle du bonheur de la mariée, lequel n’entrait pas en ligne de compte. Néanmoins, les deux parties avaient tout intérêt, selon la vision d’une « vie réussie » de l’époque, à nouer pareil hymen. Le vieil homme devait garantir une vie on ne peut plus confortable et si possible couvrir d’égards une nymphette qui, en retour, adoptait les codes mondains et sociaux et refoulait ses sentiments et ses dispositions.

Le mariage d’amour reste un concept fort moderne dans l’histoire de l’humanité et, étrangement, dans la littérature du XXème siècle par exemple, le soupçon est jeté sur les couples avec une grande différence d’âge. Le XXème siècle a eu beau prôner la liberté, cette dernière n’était concevable que dans de nouvelles limites instaurées par les coutumes du « vivre normalement » de la société. Ainsi, on admet toujours difficilement qu’un amour sincère puisse lier un couple avec 40 ans d’écart. À juste titre parfois…

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Catherine Deneuve et Roger van Hool sont Lucile et Antoine dans La Chamade, film d’Alain Cavalier.

Dans La Chamade, Françoise Sagan campe plusieurs portraits de personnages, sinon attachants, du moins intéressants, qui montrent bien toute l’ambivalence de l’amour dans pareille configuration et qui interrogent sur sa définition même. L’amour peut-il vraiment (sur) vivre d’un rien ? Ou alors doit-on dans ce cas parler de passion ? L’amour-passion est-il un véritable amour et est-il viable ? L’amour est-il moins louable si le confort matériel entre en ligne de compte ?

C’est une question posée d’ailleurs par Drieu la Rochelle dans le Feu follet. Le décadent, drogué et dépressif Alain n’est pas dépourvu de la capacité d’aimer, on peut même dire que c’est un grand amoureux mais un amoureux paresseux, désespéré, un amoureux qui se défend de l’être, qui se drape dans un nihilisme exagéré. Il pense ne pouvoir être amoureux que de femmes fortunées car l’amour et l’argent font un heureux ménage pour lui. Pour Alain, l’argent permet d’un côté de s’extraire des tracas quotidiens qui peuvent ternir une passion en la banalisant, en la faisant sortir du champ de l’extraordinaire pour la faire rentrer dans le champ du commun avec tous les désagréments d’un quotidien rythmé par la précarité : « Tu remarqueras que j’ai toujours été amoureux de femmes riches. » De l’autre, comme de nombreux bourgeois esthètes, il aime son confort et déteste l’argent, susceptible de vicier un bel amour. Ce à quoi l’un de ses amis répond finement, pointant du doigt son tiraillement existentiel : « Tu ne pourrais pas aimer une femme sans argent ; et tu ne pourrais pas non plus aimer une femme qui en a parce que tu es obligé d’aimer son argent en même temps qu’elle. »

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Maurice Ronet et Léna Skerla sont Alain et Lydia dans Le Feu follet de Louis Malle.

Dans le roman de Sagan, le tableau est simple : Lucile est une jeune femme oisive, esthète, qui est entretenue par Charles. Elle lui est sincèrement attachée, par le confort qu’il lui offre mais aussi par son intelligence, sa personnalité car il se montre doux, fidèle, consensuel. En un mot, Charles l’élégant quadragénaire est amoureux. Mais Lucile, 25 ans, aime Antoine, un jeune homme fougueux, tempétueux, ardent, qui la pousse à quitter Charles, pour vivre très modestement. Or, il semblait plus facile de  pour Lucile de cultiver un amour tendre, une affection, dans des coussins moelleux que dans un appartement dépouillé, après une journée de travail harassante. Elle s’en rend très vite compte.

Le couple qu’elle forme avec Charles est à la fois incongru et banal. Dans cette société bourgeoise désœuvrée, les non-dits sont légion et les trahisons admises avec une douce résignation. Ce couple, à l’âge du mariage d’amour où ce dernier apparaît comme l’unique justification pour être un couple heureux, semble peu conventionnel. Pourtant, Lucile ne sera pas heureuse à long terme avec Antoine même si le bonheur soudain et brut les happe comme un raz de marée : « Ils se disaient ‘‘je t’aime’’ dans le plaisir mais jamais autrement. Parfois, Antoine se penchait sur Lucile et tandis qu’elle reprenait son souffle, les yeux clos, il dessinait son visage, son épaule avec sa main et disait : ‘‘Tu me plais, tu sais’’, d’une voix tendre. »

Leur passion donne envie mais ne force pas foncièrement l’admiration et ne surprend pas car elle a un air de déjà vu, celui de tous les couples passionnels de la littérature, tôt voués à se défaire car vivant dans leur bulle :

« Il était fou de bonheur, il ignorait pourquoi, il couvrait son visage, ses cheveux de baisers tendres […] Elle était accrochée à lui, elle murmurait son nom d’une voix encore indécise. Puis, elle se redressa, s’assit sur le lit et lui tourna la dos : ‘‘Tu sais Antoine, dit-elle, je t’aime pour de bon.

– Moi aussi, ça tombe bien. » »

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Michel Piccoli joue Charles, l’amant âgé et amoureux de Lucile dans La Chamade.

Là où le peu conventionnel intervient, c’est quand Lucile réalise qu’elle ne pourrait être parfaitement heureuse qu’avec ses deux hommes : « Elle aimait Antoine mais elle tenait à Charles. Estimant les deux, elle ne s’intéressait pas suffisamment à elle-même pour se mépriser de se partager. »

En outre, on comprend assez vite que l’amour-passion d’Antoine ne peut admettre que la fusion totale, au détriment de l’individualité de Lucile. Dans la bouche de Charles, la vérité surgit, violente et remettant en cause notre parti pris de lecteur pour le couple adultérin torride et a priori complice de par leur jeune âge. La quête de symbiose et d’absolu de ce couple lié par la passion extrême est vouée à l’échec. C’est pourquoi Charles se montre optimiste et sûr de retrouver sa compagne : « Voyez-vous Lucile, vous me reviendrez : je vous aime pour vous. Antoine vous aime pour ce que vous êtes ensemble. Il veut être heureux avec vous, ce qui est de son âge. Moi, je veux que vous voyez heureuse indépendamment de moi. Je n’ai qu’à attendre […] De plus, il vous reprochera ou il vous reproche déjà ce que vous êtes : épicurienne, insouciante et plutôt lâche. Il vous en voudra forcément de ce qu’il appellera vos faiblesses ou vos défauts. »

Sa prophétie se réalisera parfaitement et c’est dans un amour tranquille que Lucile s’épanouira, aux côtés de Charles qui deviendra son époux. Un fin qui décontenance passablement le lecteur et qui rend ce court roman fascinant.

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Les Années douces, adaptées par le dessinateur de bande-dessinée Taniguchi.

Dans Les Années douces de Kawakami Hiromi, Tsukiko, jeune femme dans la trentaine, qui compense son adulescence par une fraîcheur et une authenticité appréciables, s’éprend profondément de son ancien professeur de japonais. Le terme « profondément » est ici essentiel : le grand amour de Tsukiko est multi-bienfaits : il l’apaise et la transcende. Il s’alimente des petits bonheurs du quotidiens, de gestes tendres et légers comme une plume. Une réciproque estime, un respect mutuel, une complicité ponctuée de rendez-vous informels (restaurants, rituel du saké servi par le professeur) lient les deux personnages. Point atypique : des années séparent les protagonistes… On ne connaît pas l’âge exact du professeur mais on comprend qu’il est septuagénaire. Soit plus du double de l’écart qu’il y avait entre Lucile et Charles chez Sagan.

Pour une majorité d’entre nous, quoique nous pensions être à la pointe du progressisme au niveau de la liberté d’aimer, nous modelons tous, en fonction de notre cadre social, de notre culture et de notre personnalité, un bonhomme nommé amour qui peut changer de couleur ou de taille mais non pas être amputé du ciment de la subjective respectabilité.

« Nous modelons tous, en fonction de notre cadre social, de notre culture et de notre personnalité, un bonhomme nommé amour qui peut changer de couleur ou de taille mais non pas être amputé du ciment de la subjective respectabilité »

La relation entre Tsukiko et Matsumoto Harutsuna n’est pas seulement vue comme originale, elle est perçue comme indécente. Alors que les deux héros sont attablés au restaurant (et qu’ils ne sont même pas encore en couple), ils se font interpeller violemment par un homme choqué de les voir passer un bon moment. Les critiques vont crescendo, de l’interrogation à la méchanceté : « Vous êtes quoi au juste, vous deux, là ? », « Ben dites donc, vous ne vous en faites pas tous les deux ! », « C’est dégoûtant à votre âge ! Ce vieux, il couche avec vous ? Combien de fois vous faites ça par mois, hein, je me demande ! »

On observe aussi une dichotomie entre les deux personnages, l’un semblant représenter la fougue, la vigueur de la jeunesse, la lumière, le printemps et le soleil (Tsukiko) et la lune, la contemplation, l’hiver de la vie, la prudence, la fausse désinvolture (le professeur). En témoigne cet échange éloquent rythmée par les supplications de Tsukiko et le calme inébranlable de Matsumoto qui tente de la repousser bien qu’il en soit déjà épris :taniguchi années douces rencontre

« Je veux partir avec vous, tous les deux ! Est-ce que je suis ivre ? Je ne comprenais pas la moitié des mots que je prononçais. En fait, je comprenais tout mais ma tête faisait semblant de n’en comprendre que la moitié.

– Enfin, où pensez-vous que nous puissions aller ensemble, vous et moi ?

– N’importe où, si c’est avec vous ! J’avais crié.

– Calmez-vous Tsukiko ! a dit le maître d’un ton léger.

– Je suis très calme !

– Rentrez-vous coucher.

– Je ne veux pas rentrer chez moi !

– Ne dites pas de sottises !

– Ce ne sont pas des sottises ! Je ne dis pas n’importe quoi, je vous aime ! »

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Le Feu follet de Louis Malle.

Le couple parviendra tout de même à concrétiser son amour grâce à la ténacité de Tsukiko. En effet, dans cette configuration d’une très grande différence d’âge, le rythme du roman semble à l’image du professeur : lent et langoureux. La relation reste longtemps platonique puis elle devient sensuelle. D’ailleurs, une scène sensuelle (mais non aboutie) est brossée avec tendresse, dans le but de dédramatiser l’incongruité de ce couple : « J’ai enfoui mon visage dans sa poitrine en même temps que je l’appelais à voix basse. Il m’a embrassé les cheveux plusieurs fois. Il a caressé mes seins, à travers mon yukata d’abord. Puis, ce n’était plus à travers mon yukata. » Notons au passage que ce geste érotique n’ira pas plus loin et que les héros s’endormiront dans les bras l’un de l’autre.

La question du charnel dans ce couple étrange est évoquée avec pudeur et met du temps à se matérialiser, le tout avec des précautions dues aux appréhensions du professeur. La peur chez lui de ne pas parvenir à instaurer une alchimie charnelle de par son âge se révèle touchante, empreinte de cette tradition de respect déférant qui perdure au Japon et absolument dénuée de pathétisme : «  »Tsukiko, je suis un peu inquiet […] C’est que depuis de longues années, je dois vous avouer que je n’ai approché aucune femme […] Si je tente l’expérience à un moment où je manque d’assurance et que je ne me montre pas à la hauteur, je perdrai tout courage […] Je ne sais comment m’excuser auprès de vous’’. Il s’est incliné profondément devant moi. »

9782203029750Cet amour atypique trouve une fin heureuse, un bonheur conjugal qui ne cessera qu’avec la mort (naturelle) du professeur. Comme le livre de Sagan, ce roman est instructif. Il nous apprend qu’un amour sincère et profond peut déjouer les conventions, les préjugés, alors même qu’une différence d’âge importante ne jouait pas en sa faveur à l’origine. Un amour incongru n’est pas pour autant voué inexorablement à l’échec. Celui de Tsukiko et son professeur s’inscrit dans l’éternité, même marqué par la mort physique. Il se teinte de ce chagrin du deuil qui, planté comme un éclat de glace dans le cœur, ne fond jamais vraiment mais se trouve réchauffé par la bienheureuse pensée de rejoindre un jour son bien-aimé : « Je voudrais tant vous revoir. Vous voulez bien, n’est-ce pas ? D’en haut, le maître me répond. Oui, un jour, sans faute. »

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