Karin Hann : « Pagnol me rend heureuse et Gainsbourg a mis des mots sur mes chagrins »

Karin Hann est écrivain et auteur de romans historiques. Spécialiste de Marcel Pagnol à qui elle a consacré une thèse et un livre, elle a aussi publié Althéa ou la colère d’un roi, Les Lys pourpres et même un ouvrage sur Gainsbourg. Férue de littérature et convaincue de son caractère essentiel dans la vie, elle a accepté de répondre à mes questions pour le blog Le Cœur et les Mots.


Ella MICHELETTI : Avant de devenir écrivain, vous avez rédigé une thèse sur Marcel Pagnol en 1994. Cet exercice nécessite une grande rigueur intellectuelle. Pouvez-vous nous raconter cette expérience ? Quelles en ont été les difficultés ?

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L’écrivain Karin Hann.

Karin HANN : Cette thèse représente sept ans d’études et le livre que j’ai fait sur Pagnol est tiré de son dossier préparatoire. En maîtrise, j’avais travaillé sur l’amour dans l’œuvre de Pagnol, en DEA sur l’humour et la poésie. Enfin, je me suis consacrée au style et aux techniques. Madame Ambrière-Fargeaud (professeur émérite à la Sorbonne, présidente du Groupe d’études balzaciennes jusqu’en 2001), qui était une femme extraordinaire, m’a soutenue et défendue face à l’Université qui souhaitait me voir travailler sur autre chose que Pagnol…  J’ai demandé à Madame Ambrière d’inclure dans mon corpus de textes les dialogues de ses films car je considérais que Pagnol avait été cinéaste et pas uniquement dramaturge, écrivain et mémorialiste, et qu’il fallait donc que je travaille sur l’entièreté de son œuvre. Les travaux que j’ai réalisés prennent en compte tout ce que Pagnol a pu écrire.

De cette thèse, vous avez tiré un ouvrage, Marcel Pagnol, un autre regard, en 2014. En quoi cet auteur phare et incontournable de la littérature française, qui est peut-être un peu victime d’un enfermement dans l’imaginaire collectif, gagne-t-il a à être redécouvert selon vous ? Comment qualifiez-vous votre relation à cet écrivain ?

Parfois, on me fait remarquer que j’ai fait deux ouvrages sur Pagnol et Gainsbourg, qui sont diamétralement opposés. J’ai coutume de dire : Pagnol me rend heureuse et Gainsbourg a mis des mots sur mes chagrins. C’est vrai que Pagnol est un auteur qui rend heureux. Il y a une espèce de lumière, d’évidence. C’est un auteur qui parle au cœur et à l’âme. J’ai travaillé dessus pendant sept ans sans jamais me lasser. Et, des années et des années plus tard, j’ai retravaillé à partir de mon dossier préparatoire, avec le même bonheur. Il m’est arrivé de rire à mon bureau en me disant : « Je ne pensais à plus ce texte, mais quelle merveille ! » Vous refermez un livre de Pagnol, vous allez bien. Il y a une alternance, une élasticité entre l’humour et la poésie. Certains passages sont éminemment poétiques et vous prennent à l’âme. Puis, d’un seul coup, on a ce relâchement, cette détente dans l’humour qui permet de rire, c’est la catharsis, on parvient à en rire. On retrouve cette alternance dans les films…

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Raimu, César mythique de La Trilogie marseillaise.

Dans la Trilogie, vous avez par exemple Marius et Fanny qui s’apprêtent à faire l’amour. On sait que Marius veut partir, Fanny ne le sait pas. Vous avez un fondu enchaîné sur le phare de Marseille avec cette vague qui se jette contre le phare. L’image est très forte, on comprend très bien ce que ça veut dire, comme quand Hitchcock utilisait un train qui rentre dans un tunnel quand les protagonistes étaient censés faire l’amour. Et immédiatement après, le plan suivant est la partie de carte. Au moment où nous, spectateurs, avons le cœur qui se serre puisqu’elle fait l’amour avec lui car elle l’aime, alors que lui va partir, on embraye sur la partie de cartes. Pagnol nous étreint et il relâche son étreinte.

Par ailleurs, en ce qui concerne son style, il a été un peu décrié puis catégorisé par une certaine intelligentsia parisienne qui l’a pris de haut car il exalte les grands thèmes de la famille, de l’amour, de l’enfant qui est magnifique et qui va naître. Pourtant, quand on regarde son style, il est extrêmement travaillé, jusqu’à l’épure. Ce n’est pas compliqué de faire des phrases alambiquées mais c’est difficile de faire des phrases efficaces, de garder la quintessence d’une phrase, avec de belles sonorités et de belles images car ça ne l’empêche pas d’avoir de belles images.

« Chez Pagnol, Il y a une alternance, une élasticité entre l’humour et la poésie. Certains extraits, passages sont éminemment poétiques et vous prennent à l’âme. Puis, d’un seul coup, on a ce relâchement, cette détente dans l’humour »

Par exemple cette phrase sur Panisse : « Il fabrique des voiles pour que le vent emporte les enfants des autres ! » C’est une métonymie mais c’est très simple. Et être capable de faire des images, des figures de style extraordinairement poétiques, ce n’est pas donné à tout le monde. C’est ce que j’ai dit dans une récente conférence à Aubagne, on a l’impression que Pagnol parle le langage de tous les jours, comme tout le monde. Or, personne n’est capable de parler comme Pagnol.

Pouvez-vous nous dire quelles sont les œuvres de Pagnol que vous affectionnez le plus ?

C’est impossible ! Quand il s’agit de dire quel est mon poème préféré en général, je peux : c’est Harmonie du soir de Baudelaire mais pour les œuvres c’est impossible car il y en a même que le grand public connaît moins comme Le premier amour de Pagnol qui est le scénario d’un film qui retrace l’histoire de l’amour, dans une tribu préhistorique. L’amour va naître car cette tribu est menacée et on comprend que l’amour naît quand ils ont besoin de devenir intelligents, c’est très poétique, très beau mais peu connu car il n’a pas été tourné. Les Souvenirs d’enfance, me touchent énormément, particulièrement La Gloire de mon père. C’est un roman magnifique, comme Le Château de la mère. J’aime aussi beaucoup L’Eau des collines, ce sont deux romans somptueux, La Trilogie marseillaise bien sûr, La Fille du puisatier, La Femme du boulanger. On les aime à chaque fois pour leur spécificité et ce que chacune de ces œuvres a de différent et aussi pour leur unicité et ce qu’on y retrouve de Pagnol.

Une patte, une signature en quelque sorte ?

Exactement. C’est la marque des grands. C’est-à-dire qu’il y a un style, si vous êtes en train de faire à manger ou de faire la vaisselle et que vous entendez Racine à la télévision, vous savez que c’est lui. Pagnol, c’est pareil. Quand vous entendez une phrase de Pagnol, vous vous dites : « C’est du Pagnol ! »

Qu’est-ce qui vous a plu chez Serge Gainsbourg, personnalité atypique de la chanson française, au point de lui consacrer un ouvrage ?

518ver2zM3LMon livre sur Gainsbourg n’est pas du tout une biographie, c’est une vaste analyse de ses textes, comme pour Pagnol, même s’il y a des éléments biographiques qui permettent une mise en perspective. Ce qu’on ne sait pas, c’est que l’œuvre de Gainsbourg est une anthologie de 800 textes. Un très gros travail. Je ne suis pas particulièrement attachée au personnage de Gainsbourg, ce débat ne m’intéresse pas. Ce que j’aime, c’est Gainsbourg, pas Gainsbarre. J’essaie de montrer qu’il s’inscrit dans la veine des grands poètes maudits du XIXe siècle, dans la droite ligne de Verlaine, Rimbaud, avec un peu du symbolisme mallarméen.

C’était quelqu’un d’extrêmement cultivé qui se nourrissait des grands auteurs. Il n’y a pas d’ancrage culturel quand il n’y a pas d’assise. C’est ce que j’ai mis en perspective. Gainsbourg se rafraîchissait aux sources des grands poètes dix-neuviémistes. Une de ses chansons phares : Je suis venue te dire que je m’en vais, c’est le poème Chanson d’automne de Verlaine :

« Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure
Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà
Pareil à la
Feuille morte. »

Il s’est appuyé sur ce texte, il l’a transformé pour faire le texte de Je suis venu te dire que je m’en vais. Vous avez Baudelaire aussi sous la plume de Gainsbourg. Ce dernier a toujours oscillé entre la conscience de son talent et l’éventualité de son génie. C’était quelqu’un de très angoissé. Par provocation, il disait qu’il était génial mais je crois qu’il était aussi très angoissé.

À la même époque, vous avez œuvré au sein de plusieurs émissions littéraires sur TF1 et LCI (« Ex Libris », « Vol de Nuit » et « Place aux Livres ») aux côtés de Patrick Poivre d’Arvor. Quels souvenirs gardez-vous de ces expériences télévisuelles ?

J’ai beaucoup aimé ces expériences, elles m’ont permis de rencontrer tous les académiciens et de nombreux écrivains, comme Gilbert Sinoué et Didier Van Cauwelaert qui ont aussi une plume. Je pense que Gilbert Sinoué est une des plus grandes plumes de la fin du XXe siècle. Tous deux ont beaucoup de style. Quand on prend un livre de Didier Van Cauwelaert, on reconnaît sa patte aussi.51OXb0mytZL

À partir de 2010, vous avez commencé à écrire de la fiction. Aujourd’hui, plusieurs romans historiques ont vu le jour dont par exemple Althéa ou la colère d’un roi, Les Lys pourpres ou Raison souveraine. En tant qu’écrivain, instaurez-vous des rituels d’écriture (moment de la journée, régularité…) ?

J’ai beaucoup de mal à écrire ailleurs qu’à mon bureau. Il m’est arrivé d’écrire de temps en temps dans des endroits qui n’étaient pas chez moi mais j’ai une façon de travailler qui repose sur des recherches, de nombreuses recherches, que ça soit pour Pagnol, Gainsbourg ou mes romans historiques. C’est donc difficile pour moi de me déplacer. En plus, j’ai besoin d’être dans un silence absolu, dans un calme parfait. Un rituel, oui… D’abord, j’écris à peu près toujours à la même heure. Je commence à écrire à partir de 17 heures car je fais du sport tous les jours et, en début d’après-midi, je commence mes recherches. Ensuite, j’ai un bureau avec une quantité assez incroyable d’objets autour de moi et je change le décor de mon bureau à chaque projet littéraire.

« Gainsbourg s’inscrit dans la veine des grands poètes maudits du XIXe siècle, dans la droite ligne de Verlaine, Rimbaud, avec un peu du symbolisme mallarméen »

Une fois que tout est terminé, je trie les biographies, mon archivage, mon cahier préparatoire. J’ai besoin de me préparer pour la suite, je change le décor, je déplace des objets. C’est toujours mon univers mais j’ai changé de place. Je me mets dans un nouveau projet et j’accumule de nouveaux dossiers. Travailler chez soi demande une grande discipline. Être chez moi  m’a permis de ne jamais faire garder mes enfants pendant que je travaillais chez TF1, c’était un choix de vie.

J’ai pu observer que vous communiquiez réellement avec vos lecteurs, notamment par le biais des réseaux sociaux. Par exemple, en cette période de confinement, vous diffusez une vidéo chaque jour sur un poème choisi. Pour vous, Twitter est un bon moyen d’alimenter des liens avec son public ?

J’ai fermé ma page Facebook car cela ne me convenait pas. Je trouvais que c’était trop chronophage. J’ai mon site où les gens peuvent me contacter par mail, qui me prend aussi beaucoup de temps car je souhaite accorder à chacun le temps qu’il mérite et je prends le temps de répondre. C’est un grand travail. Le format court des tweets fait qu’il y a quelque chose de plus tonique dans la façon d’échanger et de communiquer. Autant, je n’aime pas sur Facebook le fait qu’on soit ami, car l’amitié a une définition extrêmement forte pour moi. Néanmoins, sur Twitter, on finit par s’attacher à certaines personnes car il y a des gens très attachants. Quand je dis aux gens : « Prenez soin de vous », c’est sincère, j’espère qu’ils vont bien… Certains sont venus me voir en salon, d’autres me font la grâce de me lire et de me faire un compte rendu par mail…

« J’entretiens une relation ambiguë avec Dumas. Autant je salue sa plume extraordinaire, autant les privautés et les libertés qu’il prend avec l’Histoire me dérangent »

Après, c’est vrai que la poésie est un baume pour moi, j’en lis tout le temps. J’en apprends sans arrêt depuis toujours. Je le tiens de ma mère, je lui ai offert il y a quelques années une nouvelle anthologie de la poésie dans laquelle elle pioche sans arrêt, on parle de poésie très souvent ensemble. Pour les poèmes sur Twitter, c’était un moyen pour moi de participer car on vit une période étrange et effrayante.

On peut faire des choses de manière personnelle et il y a aussi le fait de se dire qu’on garde un contact avec le monde extérieur, avec les gens qui nous lisent. On leur doit ça. Il ne faut jamais perdre de vue qu’on est écrivain car on a des lecteurs, ce sont eux qui font de nous des écrivains. On peut écrire pleins de choses chez nous ; mais si on n’est pas publié, on n’est pas écrivain. C’est parce que des gens vous font confiance, vous lisent, achètent un livre, que l’éditeur nous dit : « OK, je vous publie le suivant. » Ils me donnent autant que je leur apporte. Je ne me vois pas me présenter à mes lecteurs uniquement quand je sors un livre. Ce n’est pas le rapport que j’ai avec eux. C’est pour ça qu’on va en salon, pour avoir de vraies discussions. Parfois, les signatures prennent du temps car j’aime avoir des retours. Il y a plusieurs formes de livres aussi : celui que vous avez dans la tête, celui que vous allez parvenir à écrire, celui qui va être lu et ce que les gens vont en faire. Sur un même livre, il y en a quatre en un.51FNxmMdXzL

Certains lecteurs me font des retours et je suis abasourdie, ils ont vu des choses que je n’ai pas mises et je me dis « tant mieux ! » car c’est très enrichissant. J’ai vu quelqu’un au salon de Versailles qui est venu vers moi en pleurs car mon livre sur Gainsbourg l’avait fait pleurer. Cette femme me disait : « C’est le livre que j’attendais.» J’étais extraordinairement émue, mais je manquais de mots pour sécher ses larmes car je n’avais pas l’impression que c’était des larmes de souffrance mais d’émotion. C’était une émotion immense. Une femme m’a aussi dit qu’elle a offert mon livre à sa mère et que cette dernière s’est éteinte en me lisant et que c’était son seul moment d’évasion : c’était incroyable. Quand les gens me disent merci sur Twitter, j’ai envie de leur dire : « Merci à vous ! »

C’est vrai que c’est un travail qui demande de la rigueur. Je ne me plains pas, il y a des gens qui font des choses beaucoup plus difficiles et a fortiori en ce moment. Je ne vais certainement pas commencer à dire que ce que je fais est difficile. C’est plus une exigence de faire des recherches, de travailler mon style. Savoir que toutes ces exigences mises bout à bout ont été une consolation, une réponse, un moment de joie, une aide, un plaisir, c’est merveilleux, c’est un cadeau de la vie.

Ce n’est probablement pas la première fois que l’on vous parle d’elle mais on ne peut s’empêcher, en tant que lecteur, de vous trouver un air de parenté avec l’une des ambassadrices du roman historique français, Juliette Benzoni. Cette écrivain a-t-elle eu une influence sur vous ? Quels autres auteurs de romans historiques vous ont marquée ?

J’ai tout lu de Juliette Benzoni ! Ses livres que j’ai le moins aimés sont ceux où elle extrapole dans l’histoire et où elle s’éloigne de la vérité historique car je tiens vraiment à la rigueur. C’est ce qui fait que j’entretiens une relation ambiguë avec Dumas. Autant je salue sa plume extraordinaire, autant les privautés, les libertés qu’il prend avec l’Histoire me dérangent, notamment le tort qu’il a pu faire à Catherine de Médicis. Quand Dumas dit qu’on « peut violer l’histoire à condition de lui faire de beaux enfants« , je ne partage pas cette opinion. Benzoni a bien sûr été une source d’inspiration. Sa série des Fiora est magnifique, on s’y plonge avec délice. J’ai aussi bien aimé le Roi des Halles. On est dans le ton de ce qui se passait. J’ai moins aimé son ouvrage sur le Prince de Condé (La Guerre des Duchesses). J’ai refermé le livre : on était parti trop loin. Dans toute sa production, il y a forcément des choses qui plaisent et qui plaisent moins, c’est normal. C’est pareil pour Christian Jacq, j’ai adoré ses livres sur La pyramide assassinée, plus encore que ses Ramsès.

« Diane de Poitiers gouvernait avec Henri II à la tête de l’Etat. Elle avait créé une sorte de couple mythologique de Diane chasseresse »

Les grands romans historiques qui m’ont nourrie pendant toute mon enfance ont été Le Bruit lointain du temps (Maurice Toesca), qui a été adapté à la télévision sous le nom Aurore et Victorien. Ce n’était pas un livre pour moi mais comme j’ai adoré les feuilletons avec Véronique Jannot… Ça a marqué ma jeunesse. J’ai lu et relu ce livre et je l’ai toujours dans ma bibliothèque. Evidemment, il y avait l’Allée du roi de Françoise Chandernagor, La Bougainvillée de Fanny Deschamps, Ambre (Kathleen Winsor) mais qu’on n’a pas envie de relire car la fin est effrayante. Le roman historique est une façon d’aimer l’histoire et c’est pour ça que je rejoins ce que disait Christiane Desroches Noblecourt sur Ramsès II : sa vie est tellement romanesque que ce n’est pas la peine d’en rajouter. L’histoire est un roman qui a été, comment ont dit les frères Goncourt. C’est vrai ! En s’appuyant sur l’histoire, vous faites quelque chose d’extraordinairement romanesque. Pourquoi inventer que les Romanov sont toujours parmi nous dans un réseau clandestin ? L’histoire des Romanov est effroyable mais elle est éminemment romanesque et passionnante. Je ne vois pas l’intérêt de partir sur des chemins de traverse qui feront qu’à l’arrivée, on aura égaré notre lecteur qui ne sera pas plus cultivé ou plus instruit en refermant le livre et qui aura même des choses fausses à l’esprit.

MONTAGE 3 personnalités
Henri II, Diane de Poitiers et Madame de Pompadour.

C’est pareil pour la télévision, j’avais commencé à regarder une série qui se passait au temps des Valois avec Henri II et Diane de Poitiers : j’ai regardé un épisode et j’ai jeté l’éponge. Diane de Poitiers qui avait eu un enfant illégitime avec Henri II… L’inverse de ce qu’elle était. Elle a tout fait pour ne pas avoir d’enfant, elle était femme d’État dans sa tête, elle faisait en sorte que le roi engrosse régulièrement Catherine de Médicis. Elle gouvernait avec lui à la tête de l’État. Elle avait créé une sorte de couple mythologique de Diane chasseresse, elle ne voulait pas du tout être enceinte. Quand on voit déjà l’indigence du niveau en histoire de nos élèves, je ne vois pas bien l’intérêt et ça me dérange.

Vous semblez beaucoup apprécier la figure de Catherine de Médicis…

La biographie de Catherine de Médicis par Jean Orieux m’a marquée quand j’étais adolescente. Je me suis dit que cette femme était remarquable : son pouvoir de résilience, sa vie avec des grands sommeils et des grands creux. Elle était dans une très grande famille et puis il y a eu une révolution en Italie et elle s’est retrouvée aux mains des rebelles. Elle était sur le point d’être vendue comme prostituée et la roue a tourné et la voilà fiancée au frère au dauphin de France. C’est déjà incroyable. Elle s’est rendue compte que son mari est déjà amoureux d’une autre femme. En plus, elle n’enfantait pas donc elle a commencé à penser qu’elle allait être démariée… Et puis retournement de situation : la voilà qui devient dauphine puisque François II décède. Elle est parvenue à tenir le choc auprès d’un époux qu’elle aimait, lui-même très épris d’une autre femme, et elle a fait contre mauvaise fortune bon cœur. Elle a attendu son heure, même si l’heure aurait pu ne jamais arriver.

C_Les-Lys-pourpres_5802C’est à ce moment là qu’elle s’est révélée femme d’État. Elle aurait pu n’être comme Claude de France qu’une femme qui met au monde des enfants jusqu’à ce qu’elle meure d’épuisement. Effectivement elle a mis au monde dix enfants mais elle était d’une santé incroyable. Elle était aux antipodes de ce nous décrit Dumas, une veuve noire empoisonneuse. Ce qui est intéressant, c’est que la seule sur laquelle on pourrait s’acharner car on a du mal à lui trouver des qualités, c’est Marie de Médicis. C’est la seule reine qui a fini bannie. Son propre fils Louis XIII a dû la bannir pour qu’elle cesse de nuire mais là on ne lui en fait pas grief. Dans son ouvrage Catherine de Médicis, Balzac le souligne très bien, il explique qu’on voue aux gémonies Catherine de Médicis alors que c’est celle qui était intelligente.

Quelles autres personnalités historiques et époques vous inspirent particulièrement ?

Quand j’analyse les personnalités sur lesquelles j’aime ou souhaite écrire, il y a toujours un côté avant-gardiste, esthète, mécène. C’est le point commun des personnages que j’ai mis en scène, comme par exemple Fouquet qui prend la main par-delà le temps à Catherine de Médicis. J’apprécie aussi Madame de Pompadour, mécène et esthète, qui a fait avancer la condition féminine car elle était de basse extraction et a pu se hisser à la cour, à la plus haute fonction de l’État puisqu’elle était pratiquement l’équivalent d’un Premier ministre ou, en tous cas, d’un ministre de la Culture, ça c’est indéniable. Elle a travaillé avec des encyclopédistes, elle est celle qui a senti le vent du siècle, le magnifique siècle des Lumières. C’est pour ça que j’ai appelé mon livre Reine des Lumières. Elle a été la reine des Lumières. Ces personnalités sont pour moi une source d’inspiration. J’ai beaucoup d’admiration pour elles et c’est toujours enrichissant.

« Madame de Pompadour a travaillé avec des encyclopédistes, elle est celle qui a senti le vent du siècle, le magnifique siècle des Lumières »

Travailler sur Madame de Pompadour m’a permis de regarder son siècle autrement. Ma formation est dix-neuviémiste et même si j’ai travaillé sur tous les siècles dans mes études, mes préférences littéraires vont naturellement aux grands Romantiques.

Avez-vous, sans trop nous en dire bien sûr, des projets littéraires pour l’avenir ? Quid d’un troisième tome de votre saga débutée par Althéa et Les Venins de la cour ?

Dans l’immédiat, je travaille sur la période de la Révolution. Je ne sais pas quand je vais terminer. Et puis tout est bouleversé ; on ne sait pas quelles maisons d’édition vont survivre, il  est donc compliqué de savoir si on va être publié. Mais ma vie, c’est d’écrire donc je ne n’arrêterai pas d’écrire dans tous les cas. Je cherche aussi à faire publier un roman contemporain, qui pour l’instant n’a pas encore trouvé sa maison d’édition. Il me tient énormément à cœur.La_Fille_du_puisatier

Pour Althéa, si je dois faire le troisième volume, ce serait par exemple en partant sur un des fils d’Althéa. Mais comme je m’appuie toujours sur quelque chose d’historique puisque les Venins c’est l’affaire des Poisons, il faut à la fois que je trouve un sujet historique qui vaille la peine d’être raconté et que les dates et périodes soient cohérentes. Je peux tout à fait faire quelque chose qui soit de l’ordre d’une arborescence, si à chaque fois les descendants côtoient une période historique intéressante dans laquelle ils peuvent être impliqués comme l’est la fille d’Althéa dans l’affaire des Poisons.

On me réclame la suite de Raison souveraine car les lecteurs voudraient savoir ce qui se passe sous la régence d’Anne d’Autriche et aussi la suite des Lys pourpres puisque  Catherine de Médicis va devenir régente et je la laisse, dans mon livre, au moment de cet effroyable accident qui tue le roi. Évidemment, il y a toute la régence à couvrir, qui est un gros travail mais c’est vrai que je retrouverais Catherine avec beaucoup de bonheur. Plus j’écris, plus j’en ai besoin. Il m’arrive de faire des pauses quand je suis en attente de documents par exemple, mais j’écris des articles pour mon blog. J’ai besoin d’écrire. C’est une drogue.


Entretien réalisé par téléphone le 8 avril 2020.

Pour retrouver les articles et billets de Karin Hann : https://karinhann.com/ 

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