Poètes engagés du XXe siècle (1) : Mahmoud Darwich

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De tous temps, la poésie a été un moyen d’exalter les soubresauts du cœur et de l’âme, de dépeindre la nature et le monde mais aussi de se positionner sur des sujets autrement plus polémiques comme les combats politiques et sociaux. Aux quatre coins du monde, les auteurs se sont mobilisés, nous livrant des œuvres inoubliables et nous rappelant plus que jamais l’importance de résister à l’oppression.

Dans l’ensemble de textes réunis sous le titre Pourquoi je hais l’indifférence [1], le philosophe et fondateur du PC italien Antonio Gramsci écrit avec justesse : « Je hais les indifférents. Il ne peut pas y avoir seulement des hommes, des étrangers à la cité. Un homme ne peut vivre véritablement sans être un citoyen et sans résister. L’indifférence, c’est la lâcheté, non la vie. L’indifférence est le poids mort de l’histoire. »

Au contraire, la sensibilité, l’esprit de solidarité, la conscience aiguë des injustices sont les carburants essentiels des avancées sociales et politiques de l’histoire humaine. Jean Cocteau l’affirmait parfaitement à travers ces mots d’une rare élégance : « J’ai la peau de l’âme trop sensible. Il faudrait apprendre à son âme à marcher pieds nus. »[2]

Ces qualités peuvent s’exprimer par divers supports, en particulier la littérature. Mahmoud Darwich, Léopold Sédar Senghor, Jean Sénac, Nâzim Hikmet… Ces poètes renommés, de la France à l’Algérie en passant par la Palestine, la Turquie ou le Sénégal, ont en commun d’avoir mis leur talent au service d’une œuvre poétique engagée. À travers ces artistes du XXe siècle, les vers ont été des cris de colère alliant fulgurance du style et passion sans limite. On peut affirmer sans nul doute que la plume a été l’arme de la vie de ces personnalités indignées (à raison) par les multiples formes que peut revêtir l’immondice humaine.

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Mahmoud Darwich et son premier amour Rita.

Au-delà de la diversité des causes et des combats, des styles littéraires et des parcours de vie, les poètes engagés du XXe siècle forment une grande famille, celle des authentiques humanistes qui brûlent d’une fièvre bien connue des indignés : l’esprit de révolte. C’est ce dernier qui guide leur main quand ils décident de risquer leur vie et leur liberté envers et contre tout. Comme l’expliquait Albert Camus dans L’Homme révolté [3] : « Toute valeur n’entraîne pas la révolte, mais tout mouvement de révolte invoque tacitement une valeur

Qui dit esprit de révolte dit nécessairement situation injuste voire violente. À ce titre, le poète palestinien Mahmoud Darwich est un magnifique exemple d’une vie dévouée à une cause : la terre palestinienne et son indépendance. Un auteur qu’on ne devrait jamais cesser de lire et relire, surtout au regard de l’actualité brûlante (Cf. À la récente décision d’Israël d’annexer des parties de la Cisjordanie occupée et aux manifestations qui ont suivi).

Né en Palestine en 1941, Darwich a connu la colonisation et l’expulsion très jeune puisque durant la guerre israélo-arabe de 1948-1949, lui et sa famille ont été forcés de s’exiler, comme environ 800 000 Palestiniens, au fur et à mesure de l’avancée de l’Armée de défense d’Israël. C’est à ce moment-là que le futur poète va subir de plein fouet les affres du déracinement, cette « maladie presque mortelle pour les populations soumises », selon Simone Weil[4].

Une vie d’engagement

Après avoir vécu un an au Liban, Mahmoud Darwich tente de retourner dans son village natal Al-Birwa avant de découvrir que celui-ci a été détruit et remplacé par une colonie israélienne. Plus tard, ses activités politiques – notamment son engagement dès 1961 au Parti communiste israélien – et ses écrits (par exemple dans le quotidien palestinien Al-fajr) lui valent des peines d’emprisonnement à plusieurs reprises. Cela ne l’empêchera pas de diriger, en 1973, le mensuel Shu’un Filistiniyya (Les affaires palestiniennes) ou de créer sa propre revue littéraire, Al-Karmel, en 1981.

Éternel invité en Palestine occupée, déraciné involontaire dont la chair, le cœur et l’âme réclament sa terre plus que tout, Darwich livre, recueil après recueil, des pépites littéraires sur l’exil et le pays qui l’a vu naître. Des mots puissants qui résonnent comme des pleurs mélodieux et qui tombent comme des couperets. Il devient vite la voix de ceux qui n’en ont plus, de ceux qui ont perdu l’espoir et la force d’ouvrir la bouche.

Paru en France dans le recueil La Terre nous est étroite [5], ‘‘Le mort numéro 18’’ est emblématique en ce qu’il a été écrit en 1967. Cette année cruciale, celle de l’exode palestinien où des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ont dû quitter la Cisjordanie et la bande de Gaza à la suite de la Guerre des Six jours, a violemment marqué Darwich. Et c’est en mêlant histoire d’amour brisée et combat politique qu’il a écrit ces vers bouleversants :

« Ils ont stoppé le camion des ouvriers au milieu du chemin.
Calmes,
Ils nous ont placés face à l’est… Calmes.

Je te donnerai tout.
L’ombre et la lumière,
L’anneau des noces et tout ce que tu désires,
Un jardin d’oliviers et de figuiers,
Et la nuit, je te rendrai visite, comme à l’accoutumée.
J’entrerai, en rêve, par la fenêtre… et je te lancerai une fleur de sambac.
Et ne m’en veux pas si j’ai quelque retard.
C’est qu’ils m’auront arrêté.

L’oliveraie était toujours verte.
Était, mon amour.
Cinquante victimes
L’ont changée en bassin rouge au couchant… Cinquante victimes,
Mon amour… Ne m’en veux pas…
Ils m’ont tué… Tué
Et tué… »

Un an auparavant, ‘Mon père’ (toujours dans La terre nous est étroite) exaltait déjà la question de l’appartenance à une patrie :

« Et mon père m’a dit une fois,

Qu’il priait sur une pierre :

Ignore la lune

Et garde-toi de la mer… et des voyages

[…] Celui qui n’a pas de patrie,

N’a pas de sépulture. »

Même si, dans les faits, Darwich a énormément voyagé tout au long de sa vie, c’est à la Palestine que son être est irrémédiablement lié. Cette patrie qui inspirait tant d’effroi et de détestation à l’anarchiste Élisée Reclus[6] trouve au contraire un foyer chaleureux chez Darwich car ce dernier sait précisément ce que c’est que la perte de la patrie. Il l’a vécue dans sa chair. Paradoxalement, c’est en la perdant qu’il lui redonne tout son sens, toute son importance, par exemple dans son poème ‘Je suis de là-bas’, contenu dans le recueil Plus rares sont les roses[7] :

« J’ai appris tout le langage et je l’ai défait pour composer un seul mot : Patrie. »

Et c’est cette chair offensée, car arrachée à une terre, qui se réveille dans ‘Carte d’identité’, un poème volontairement offensif :

« Inscris : je suis arabe

Tu m’as spolié des vignes de mes ancêtres

et de la terre que je cultivais

avec tous mes enfants

et tu ne nous a laissé

ainsi qu’à notre descendance

que ces cailloux

votre gouvernement les prendra-t-il aussi

comme on le dit?

Alors inscris

en tête de première page

Moi je ne hais pas mes semblables

et je n’agresse personne

Mais… si jamais on m’affame

je mange la chair de mon spoliateur

Prends garde… prends garde

à ma faim

et à ma colère! »

Dans ce poème, on observe la prégnance de la question de l’identité, qui est également au cœur de l’œuvre de Darwich. Deux facettes sont ainsi mises en exergue : l’identité arabe et l’identité palestinienne. Les deux sont encensées et valorisées pour mieux contrer l’effacement existentiel qu’ont pu ressentir de très nombreux Palestiniens exilés. En quête de cette identité viciée, déchirée, martyrisée, il écrit aussi dans ‘Cantiques’, tiré du recueil T’aimer ou ne pas t’aimer[8] :

« Rends-moi les traits de mon nom

Pour que les fibres des arbres rendent leur jugement

Rends-moi les lettres de mon visage

Pour que je me rende au jugement des tempêtes à venir

[…] Pour que je me rende au jugement de l’injustifiable répression

[…] Je suis le citoyen d’un royaume qui n’est pas encore né. »

Ces interrogations sur sa propre identité, sur l’extrême difficulté à se construire et à se reconstruire lors qu’on a été chassé de son pays et de sa terre, Darwich en fait une force, celle de l’espoir d’un jour meilleur, avec un État palestinien et la fin des colonies israéliennes. C’est ce qui le pousse à écrire en 1988 ‘En traversant les mots passants’ :

« Alors quittez notre Terre

Nos rivages, notre mer

Notre blé, notre sel, notre blessure. »

Poème qui fera couler beaucoup d’encre car Darwich sera accusé de souhaiter le départ des Juifs d’Israël, ce dont il se défendra en affirmant évoquer dans ces quelques mots le cas de Gaza et de la Cisjordanie.

Ce n’est pas pour autant que le poète se montrait consensuel « de l’autre côté », avec l’extrémisme religieux et nul ne peut ignorer qu’il a passé toute sa vie à défendre, comme il l’expliquait dans un entretien au Monde en février 2006[9], « une Palestine plurielle et laïque. » Il ajoutait d’ailleurs : « Je ne peux cacher mes inquiétudes », au sujet de la victoire du Hamas – mouvement islamiste revendiqué – aux élections législatives quelques semaines auparavant. La lutte contre l’intolérance et l’extrémisme religieux était un sujet majeur pour lui.

Entretenant un rapport individuel intime à Israël (ses études, son premier amour Rita, son engagement au Parti communiste israélien), Darwich n’aura de cesse de lancer de vibrants plaidoyers pour la paix et la fraternité universelles. C’est donc avec une vive émotion que l’on lit son poème ‘Il étreint son meurtrier’[10] :

« Il étreint son meurtrier pour gagner sa clémence : m’en voudrais-tu beaucoup si je survivais ? Frère, ô mon frère ! Qu’ai-je fait pour que tu m’assassines ? […] Crache ton enfer loin de moi. Viens à la hutte de ma mère pour que celle-ci te prépare de la fève […] Quel crime ai-je commis pour que tu m’assassines, ô mon frère ? Je ne desserrerai pas l’étreinte, je ne te lâcherai pas ! »

Défenseur d’un État palestinien, de la liberté, de la démocratie, de la paix, grand progressiste solitaire, Mahmoud Darwich n’a jamais eu la chance de voir ses désirs se réaliser. La Trace du papillon[11] regroupe ses derniers textes écrits de l’été 2006 à l’été 2007, peu avant sa mort en 2008. Faisant plus office de pensées poétiques que de poèmes formels, tous sonnent comme des chants d’espoir confondants de beauté, même si la mélancolie et la nostalgie ne sont jamais loin.

Ne pas savoir qui on est pousse à s’accrocher, à chercher encore et toujours. Darwich et les siens sont des marcheurs inlassables, sur les traces de leur pays, sur les chemins effacés de leur mémoire collective et individuelle, sur les sols remplis d’oliviers de Palestine qu’ils ne sont jamais sûrs d’atteindre. La marche contre l’immobilisme, contre l’effacement total de l’être, devient l’ultime but de la vie, comme dans ‘La route vers où ?’ :

« Nous marchons comme si nous étions nos semblables

Comme si là-bas était là,

Entre les entre-deux. Comme si la route était la destination infinie.

Mais où aller et d’où sommes-nous ?

Nous sommes les habitants de cette longue route

Vers une destination qui porte un seul nom :

‘Où ?’ »

Un cheminement perpétuel que l’on retrouve aussi dans ‘La descente du Karmil’[12] :

« Depuis ce jour, je cherche un lieu où poser mes pieds

Je suis le cours du fleuve et ne poursuis pas les vagues

Retrouverai-je mon souffle ? »

Dans ces trois vers, Darwich laisse à voir l’épuisement de ce voyage éternel pour qui n’a pas le luxe de s’arrêter, pour qui n’a nul part où aller vraiment.  Il est certain que le poète, comme tous les exilés palestiniens, a ressenti ce besoin profond de devenir le tisseur de sa propre vie. Dès lors, les mots de Simone Weil résonnent avec d’autant plus de force : « L’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine […] Chaque être humain a besoin d’avoir de multiples racines. Il a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l’intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie.»[13]

Toutefois, c’est l’espoir, compagnon fidèle des damnés de la terre, qui reste le leitmotiv d’un peuple en errance comme il le confiait à l’Humanité en 2004[14] : « Mais nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir… Espoir que nos poètes verront la beauté de la couleur rouge dans les roses plutôt que dans le sang. Espoir que cette terre retrouvera son nom original : terre d’amour et de paix. »

Une foi en l’avenir que l’on retrouve également dans L’Exil recommencé [15], une anthologie de ses textes en prose parue après sa mort : « Le Palestinien a brandi l’espoir face à la douleur, il a combattu pour défendre son nom, son identité, son histoire, sa terre, pour se défaire courageusement de son statut de victime. »

Ses paroles si marquantes puissent-elles servir de boussole pour retrouver le chemin de la justice et du progrès.


Notes :
[1] Antonio Gramsci, Pourquoi je hais l’indifférence, Rivages poche, 2012, p 55.
[2] Jean Cocteau, Journal de 1942-1945, Gallimard, 1989, 752 pages.
[3] Albert Camus, L’Homme révolté, Folio essais, 1985, 368 pages.
[4] Simone Weil, l’Enracinement, prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, format Kindle, p 47.
[5] Mahmoud Darwich, La Terre nous est étroite et autres poèmes, Gallimard, 2000, p 30.
[6] Élisée Reclus, Ecrits sociaux, Editions Héros-Limite, 2012, p 241 : « On doit reconnaître que la Patrie et son dérivé, le patriotisme, sont une déplorable survivance, le produit d’un égoïsme agressif ne pouvant aboutir qu’à la destruction, à la ruine des œuvres humaines. »
[7] Mahmoud Darwich, ‘Je suis de là-bas’, issu du recueil Plus rares sont les roses, Editions de Minuit, 1989, p 12.
[8] Traduit par Abdellatif Laâbi, T’aimer ou ne pas t’aimer est sorti en France dans le recueil plus large Rien qu’une autre nuit, en 1983, aux Editions de Minuit. Les extraits de ‘Cantiques’ se trouvent pp 101/102.
[9] Entretien avec Mahmoux Darwich : « Arabes et musulmans ont le sentiment d’être poussés hors de l’Histoire », Le Monde, 11 février 2006, https://www.lemonde.fr/international/article/2006/02/11/mahmoud-darwich-contre-le-droit-a-l-insulte_740346_3210.html.
[10] Mahmoud Darwich, ‘Il étreint son meurtrier’ issu du recueil Plus rares sont les roses, Editions de Minuit, 1989, p 23.
[11] Mahmoud Darwich, La Trace du papillon, Editions Actes Sud, 2009, p 84.
[12] Mahmoud Darwich, La Terre nous est étroite, p 76.
[13] Simone Weil, ibid.
[14] Entretien avec Mahmoud Darwich, L’Humanité, 15 avril 2004, https://www.humanite.fr/node/303802.
[15] Mahmoud Darwich, L’Exil recommencé, Editions Actes Sud, 2013, p 25.

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