‘Noces au paradis’ (Mircea Eliade) : autopsie de l’amour

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Roman tardif de Mircea Eliade paru en 1981, Noces au paradis est un chef d’œuvre de 250 pages où se concentre l’essentiel d’une vie : la naissance, l’apogée et la fin d’un amour. Loin de donner des leçons de morale, le grand écrivain roumain décortique les failles et fulgurances divines des passions qui nous renvoient à la solitude inexorable de l’Homme.

« Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son cœur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce »

Dans le poème « Il n’y a pas d’amour heureux » extrait du recueil La Diane française, Louis Aragon met en avant l’impossible quête de l’amour absolu. Ce dernier serait-il destiné à échouer avant même d’avoir éclos ? Dans Noces au paradis, Mircea Eliade livre sa vision des amours passionnelles qui restent ancrées à jamais dans l’esprit et le cœur de deux personnages terriblement seuls, fragiles et finalement démunis face à la violence, à l’urgence de la vie et des sentiments. Ces deux hommes, qui se retrouvent dans un refuge des Carpathes, se livrent l’un à l’autre au sujet d’une femme qu’ils ont follement aimée. Femme qui se révèle être la même personne, qui leur a tout donné et qui n’a pas reçu autant qu’elle le désirait de leur part. Même si les héros sont responsables de la destruction de leurs relations respectives avec Iléana/Léna, les deux amours dont il ne reste que des braises ardentes donnent matière à réfléchir à la relation à soi et à l’Autre, en plusieurs étapes étudiées avec justesse par Mircea Eliade.

La première étape de l’amour que connaissent les deux héros se résume en quelques mots : le miracle d’Autrui et plus précisément de sa rencontre avec lui. Accepter ce miracle, c’est accepter de sortir de la solitude inhérente à l’Homme : « Je la regardais marcher, et chaque mouvement de son corps, blanc jusqu’à la transparence, me paraissait un miracle. »

« La première étape de l’amour se résume en quelques mots : le miracle d’Autrui et plus précisément de sa rencontre avec lui. Accepter ce miracle, c’est accepter de sortir de la solitude inhérente à l’Homme »

C’est l’alliance bien trop attirante pour être contournée des trois C : cœur, corps, cerveau. Dans un tourbillon des sens, les protagonistes subissent de plein fouet le phénomène de la cristallisation telle que décrite par Stendhal dans De l’Amour : « En un mot, il suffit de penser à une perfection pour la voir dans ce qu’on aime. »

C’est ce que ressent le premier homme amoureux d’Iléana dépeint par Eliade, qui semble victime d’un envoûtement. L’appel aux sens, en l’occurrence l’odorat et le toucher, rejaillit comme une eau vive dans l’esprit du héros des années après la fin de son amour, alors qu’il se confie au second homme : « Un parfum inconnu me passa sous les narines lorsqu’elle approcha sa tête de mon épaule. Ce n’était pas un parfait féminin, je dirais même qu’il n’était pas humain… Il vous transportait dans d’autres sortes de souvenirs […] Un parfum dans lequel ni l’alcool ni l’huile ne trahissaient leur présence, un parfum pur, absolument pur. » Et d’ajouter plus loin : « Je lui pris la taille, étonné de la trouver si mince, inhabituellement mince et je sentis près de moi, tout entière, sa forme. Je ne trouve pas d’autre mot que celui de forme. »

Cristallisation et chamboulement des sens

Cette cristallisation se poursuivit selon Stendhal une fois que l’on est certain de l’attachement de l’Autre : « On se plait à orner de mille perfections la femme de l’amour de laquelle on est sûr ; on se détaille tout son bonheur avec une complaisance infinie. » Une phase qui se déroule après celle de l’attente telle que décrite par Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux [1] : « J’attends une arrivée, un retour, un signe promis. Ce peut être futile ou énormément pathétique : dans Erwartung (Attente), une femme attend son amant, la nuit, dans la forêt ; moi, je n’attends qu’un coup de téléphone, mais c’est la même angoisse. Tout est solennel : je n’ai pas le sens des proportions. »

Le coup de foudre dévaste tout et laisse, dans un premier temps, les deux hommes émerveillés. Balzac avait parfaitement cerné le phénomène en écrivant dans La physiologie du mariage : « L’amour est la poésie des sens. »

« C’est dans le plaisir suprême que les héros vivent l’expérience universel de tous les hommes face à la sexualité : se perdre, mourir pour mieux revivre, atteindre un paroxysme de fusion, aussi temporaire soit-elle, dans la complicité des chairs en émoi »

Un des héros raconte par exemple le caractère tout bonnement irrépressible et brutal de son attirance : « Nous nous mîmes à parler, évidemment. Mais j’éprouvais le désir irrésistible de lui saisir encore la main. » Ainsi, le miracle de l’Autre semble ne pouvoir avoir lieu sans recherche de la chair et de l’âme de ce dernier ni sans concrétisation.

Entre temps, face à une passion aussi violente, il apparaît plutôt naturel de chercher à se défendre, comme veut le faire Iléana en évoquant un ancien amour au héros comme rempart à la tentation : « Il faut que je vous rassure… (Ici, elle essaya de rire). Il faut que je vous dise que je viens à peine de guérir d’un grand amour, d’un amour unique et que je me sens très bien comme je suis maintenant. » Mais cette résistance ne saurait durer longtemps.eliade

La concrétisation charnelle marque le stade final de la cristallisation et le début du crescendo amoureux, étape qui peut être beaucoup plus longue qu’on ne le croit pour peu qu’elle s’alimente de mille et une pensées et sources d’excitation. C’est dans le plaisir suprême que les héros vivent l’expérience universel de tous les hommes face à la sexualité : se perdre, mourir pour mieux revivre, atteindre un paroxysme de fusion, dans la complicité des chairs en émoi.

C’est dans ce type de passage qu’on observe toute la puissance et la sensibilité de Mircea Eliade. Avec des mots simples, le coup porté au cœur du lecteur se révèle encore plus fort pour décrire le sentiment d’osmose, comme si l’acte charnel nous rajoutait une couche d’identité supplémentaire et sublimée : « La révélation de l’union parfait, c’est cela : se retrouver soi-même au moment où l’on se perd. Mais ce que l’on retrouve, ce n’est pas son expérience quotidienne, son profil spirituel tel qu’il se dessine dans la forte lumière du jour ; non, on se sent un être parfait, total, libre. Il est curieux […] que cette Iléana ravie par le grand mystère des noces, ce corps illuminé par un seul sourire humide, fût le mien […] En réalité, la connaissance parfaite du corps d’Iléana ne me révélait pas quelque chose que je possédais, quelque chose qui m’appartenait, mais mon être propre, mon être merveilleux, parfait et libre…»

 « Je ne pouvais oublier l’extase d’étreintes qui, nous arrachant tous deux à notre être, nous unissaient dans un autre monde » (Extrait de Noces au paradis de Mircea Eliade)

Le héros se fond donc en l’Autre, en Iléana : « Je ne pouvais oublier l’extase d’étreintes qui, nous arrachant tous deux à notre être, nous unissaient dans un autre monde. »

Dans cette étape de la relation, il y a un plaisir délicieux à s’oublier dans l’être aimé. Mais de cet oubli de soi émerge inévitablement une volonté de retrouver la pleine conscience de sa personne et de son identité. Apparaissent alors une confrontation des ‘Je’ et un constat terrible couplés de culpabilité qui nous renvoient au poème précité d’Aragon : nous ne pouvons tenir et vivre uniquement dans une fusion et dans l’absolu. Être Autre appelle à décevoir (même de façon minime) : « Je me sentis alors envahi par un sentiment informe de responsabilité. Je ne me rendais pas très bien compte de la nature de mon péché, mais je me sentais accablé par une grande faute, une faute affreuse, inconnue… »

Cette déchirure liée au fait de ne pouvoir être l’Autre nous ramène chez Eliade à l’inexorable solitude de l’Être. Pour exister et être heureux, l’osmose avec l’Autre ne peut, ne doit pas aboutir à l’effacement de sa propre identité. C’est ce qu’observe Emmanuel Levinas dans son ouvrage Le temps et l’autre [2] : « Je touche un objet, je vois l’Autre. Mais je ne suis pas l’Autre. Je suis tout seul. C’est donc l’être en moi, le fait que j’existe, mon exister qui constitue l’élément absolument intransitif, quelque chose sans intentionnalité, sans rapport. On peut tout échanger entre êtres sauf l’exister. »

La solitude inexorable de l’Être

Le philosophe va même plus loin et aurait peut-être été d’une aide précieuse pour les héros et l’héroïne de Noces au paradis puisque pour lui « la relation avec autrui, c’est l’absence de l’autre [3] ». L’autre nous est cher car il est absent, il affirme son exister en étant Autre et ailleurs, même s’il aime et se donne par moments.

Les deux hommes, tout comme Léna/Iléana, s’obstinent dans des relations obtuses sentimentalement parlant, ils voient leur passion en noir ou en blanc sans tenter d’user des multiples nuances qui colorent un couple.

Ce qui enchantait le cœur, l’âme et le corps au début de ces deux relations, à savoir le caractère irrésistible de la passion, devient alors une prison car les trois personnages n’ont pas su se prêter à ce savant jeu de jonglage entre symbiose du duo et liberté de l’Autre en tant qu’existant. C’est alors que Mircea Eliade plonge tout droit dans le thème atemporel de la liaison étroite entre l’amour et la mort, là où le bonheur n’a plus sa place car les amants sont étouffés l’un par l’autre : « Je ne sais pas si vous êtes jamais passé par là, si vous avez jamais connu un tel amour […] Si vous vous êtes dit un jour que, quoiqu’il arrive, vous ne pourrez plus jamais vous séparer de celle que vous aimez […] Que seule sa mort éventuelle peut vous rendre votre liberté […] Que tant qu’elle vivra, que vous soyez ou non encore amoureux d’elle, qu’elle le veuille ou non, vous êtes lié à elle… »

« Le cœur est affaire de balance entre l’abandon magnifique à l’Autre et les retrouvailles avec soi, entre sacrifice et liberté, entre passion et tranquillité, entre éphémérité et éternité. Une aventure de vie, la seule peut-être, dont l’Homme ne se lasse pas »

On assiste donc chez Eliade à une fatalité du couple où, passées les étapes de la cristallisation, du désir, du plaisir inouï et de l’euphorie, les egos s’entrechoquent et les intolérances surgissent. La solitude de l’Être ne peut bien sûr être infinie, l’homme étant « un animal social » comme le notait Aristote. Toujours dans La physiologie du mariage, Balzac rappelait aussi que « l’amour est la réunion de deux corps et de deux âmes ». Une fusion qui offre le plus grand des bonheurs.

Mais la recherche de solitude de chacun et, plus encore, son aspect essentiel doivent être entendus, sous peine de distiller le poison du ressentiment et de la lassitude dans la relation amoureuse. C’est ce qu’explique l’un des héros de Mircea Eliade : « Au début de toute nouvelle liaison, je ressentais ce besoin impétueux de me retrouver seul au plus vite, de reprendre mes esprits, de recouvrer ma lucidité. Je pense que tout homme éprouve ce sentiment en un moment pareil. Chacun de nous, s’affranchissant du charme de sa première rencontre avec une femme, reconquiert sa solitude par un geste brutal, soit en allumant une cigarette, soit en fredonnant un air, en se mettant à partir de n’importe quoi…»

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‘Le Baiser’ de Klimt, représentation parfaite de la fusion amoureuse.

En plus d’être un grand roman d’amour, Noces au paradis est également un grand roman de fin d’amour. Il analyse avec finesse les rouages des sentiments et nous rappelle une leçon qu’on ne devrait jamais oublier : le cœur est affaire de balance entre l’abandon magnifique à l’autre et les retrouvailles avec soi, entre sacrifice et liberté, entre passion et tranquillité, entre éphémérité et éternité. Une aventure de vie, la seule peut-être, dont l’Homme ne se lasse pas et qui se trouve remarquablement décrite par Shakespeare dans Roméo et Juliette [4] à travers cette réplique de Roméo : « L’amour est une fumée de soupirs ; dégagé, c’est une flamme qui étincelle aux yeux des amants ; comprimé, c’est une mer qu’alimentent leurs larmes. Qu’est-ce encore ? La folle la plus raisonnable, une suffocante amertume, une vivifiante douceur ! »


[1] Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, éditions du Seuil, 1977, p 47.

[2] Emmanuel Levinas, Le temps et l’autre, Paris, PUF, « Quadrige », 2014, p 21.

[3] Ibid. P 82.

[4] William Shakespeare, Roméo et Juliette, éditions du groupe Ebooks, libres et gratuits, p 16. En ligne : http://www.crdp-strasbourg.fr/je_lis_libre/livres/Shakespeare_RomeoEtJuliette.pdf

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