Thomas Hardy : les affres de l’âme et du cœur féminins

Écrivain de la noirceur humaine, de la dureté des campagnes du Wessex, critique acéré de la société provinciale et fin psychologue à la sensibilité aiguë, Thomas Hardy prouve, à travers son recueil de nouvelles ‘Une Femme d’imagination et autres contes’, qu’il excelle aussi bien dans le format court et concentré que dans les romans.

Son ‘Tess d’Uberville et la destinée tragique de l’héroïne et son ‘Jude l’Obscur’ ont tôt fait de catégoriser l’écrivain naturaliste Thomas Hardy comme auteur pessimiste qui plonge généralement ses personnages dans des gouffres de souffrances. Pourtant, rien n’est hasard chez Hardy, chaque détail est mûrement pensé. Le choix fait par celui dont le nom fut refusé plus de vingt fois pour le Prix Nobel de Littérature de conter des histoires dramatiques est intimement lié à une conscience sociale et un esprit de résistance. Hardy critique, se moque, attaque, condamne la société rurale du Wessex qui brise les individualités pour les faire entrer de force dans le moule du XIXème siècle. Dans la lignée de ses grands romans, le recueil de nouvelles ‘Une Femme d’imagination et autres contes’ prouve l’étendue du talent de ce décortiqueur des douleurs humaines. Ce sont quatre portraits de femmes broyées par un milieu obtus qui les oppresse que Hardy nous donne à voir et plus particulièrement les affres du cœur et de l’âme féminins ravagés par l’amour. Sous une plume faussement rude et sans ambages, chaque ligne est une mise en lumière crue, à l’os, des drames amoureux.

Dans ‘Le Hussard mélancolique de la Légion germanique, l’héroïne, Phyllis, est une fille de médecin qui part avec très peu de cartes en main. Son père « avait vu, en raison de son penchant pour la méditation solitaire sur les questions métaphysiques, s’amoindrir sa clientèle au point de ne plus avoir intérêt à continuer d’exercer ». Homme idéaliste, « plus le temps passait, plus s’aiguisait la conscience d’avoir gâché sa vie à la poursuite d’illusions ». Le goût de l’illusion semble passer du père à la fille puisque cette dernière rêve d’ailleurs enchanteurs alors même qu’elle est fiancée à un jeune homme plus riche, ce qui, évidemment, est « un coup brillant pour quelqu’un dans la gêne comme elle l’était ». Confiant son histoire au narrateur, Phyllis ne « l’aima jamais à franchement parler ».

C’est là qu’intervient l’instant crucial de basculement des destins individuels des personnages de Hardy : il faut un sentiment, conscient ou inconscient, de son malheur pour qu’une héroïne soit, presque comme par magie, poussée par une force irrésistible pour dépasser sa condition. Cette étincelle de vie, qui est en elle, semble même lui échapper. Comme si Phyllis, par exemple, se trouvait tiraillée entre une raison mal vécue mais acceptée (obéir aux normes sociales) et un goût du bonheur et de la liberté qui palpite, bien enfoui en elle.

Chez Hardy, les personnages semblent constamment se débattre contre un certain fatalisme, dans le but de retrouver un libre-arbitre et d’influer sur leur destin. En tombant amoureuse d’un soldat étranger, Phyllis fait, sans le vouloir, fondre les premières couches de codes sociaux qui l’étouffaient : pureté, moralité, bienséance. Enfin, elle vit. Elle vit car l’amour qui la berce, la détourne du chemin prévu pour elle est une révolution, un miracle. En d’autres termes, rien de tel qu’un mariage imposé pour semer la graine de la révolte et pousser un personnage à s’extraire du moule dans lequel on veut le couler. On lui crée ainsi un terrain fertile à la passion, au romantisme, à l’interdit.

Sa rencontre avec le soldat est d’ailleurs symptomatique de ce besoin d’aimer et d’être aimée qui trouve satisfaction dans la découverte de l’élu de son cœur : « Promenant son regard indolent sur l’herbage, son attention fut soudain retenue par une silhouette solitaire marchant sur le sentier. C’était l’un des illustres hussards allemands qui avançait les yeux fichés à terre, soucieux selon toute apparence d’éviter la compagnie. A le regarder de plus près, elle discerna sur son visage les marques d’une profonde tristesse. » En quelques lignes, Hardy montre, dans une plume simple et réaliste, ce qu’il y a pourtant d’extraordinaire dans chaque rencontre d’une vie. Souvent, il semble que l’une des deux parties remarque l’autre en premier. C’est le cas de Phyllis, elle voit l’homme avant d’être vue, elle est actrice de la rencontre, elle cherche son regard, ce qui lui octroie une force, celle de pouvoir admettre assez vite ses sentiments, en avoir conscience. Mais le drame couve sous le premier seul coup d’œil lancé à celui qu’on va aimer. Alors, ce regard devient faiblesse car, comme le disait Marguerite Yourcenar[1] : aimer, « c’est s’intéresser passionnément à un être. Pourtant, curieusement, c’est souffrir. C’est curieux, ça, subir ».

Passion fulgurante ou amour pérenne

Dans tous les cas, cette rencontre sonne en apparence comme une résurrection pour l’héroïne, ce qu’on note souvent chez Thomas Hardy. L’amour peut être condamné à rester une passion brève et fulgurante, comme Batsheba avec le sergent Troy (là encore, un soldat, dépeint comme instable par Hardy) dans ‘Loin de la foule déchaînée’ ou bien cette passion peut se démultiplier, s’élargir, s’étirer pour faire une place au vecteur Temps. Il n’y a pas de bon ou de mauvais amour en soi. Les passions des héroïnes de ces nouvelles ne sont pas moins belles que les amours pérennes de Batsheba et du fermier Gabriel Oak.

Mais toutes ces femmes se heurtent, encore une fois, à une société qui ne leur laisse pas de place, qui a été conçue sans tenir compte d’elles. C’est ce que l’écrivain explique dans ‘Loin de la foule déchaînée’ : « Il est difficile à une femme d’exprimer ses sentiments dans un langage presque entièrement formé par les hommes pour exprimer les leurs. »

Les personnages féminins sont donc obligés de chercher leur bonheur ailleurs, par des chemins de traverse qui les mènent vers des amours impossibles. Pour Phyllis comme les trois autres femmes du recueil, la beauté de ces amours passe précisément par leur brièveté et leur absence d’avenir.

« Écartelez-moi je vous en supplie moi seul écorchez-moi laissez-moi souffrir pour ce que j’aime » (‘Le Roman inachevé’, Louis Aragon)

L’autre originalité de la nouvelle ‘Le Hussard mélancolique de la Légion germanique’ est la mise en valeur de l’image de la femme-salvatrice ou, tout du moins, qui se rêve comme telle. Hardy semble empreint de compassion, d’empathie pour cette figure sacrificielle qui veut porter sur son frêle dos le poids de la condition d’exister de l’homme aimé : « Dans son esprit, les militaires […] devaient avoir le cœur aussi gai que leur fourniment […] ses yeux étaient si bleus, si tristes, si rêveurs. » Cette grandeur d’âme dans l’abnégation amoureuse, dans la volonté de souffrir à la place de l’autre fait d’ailleurs l’objet d’un sublime passage du ‘Roman inachevé’ de Louis Aragon : « Écartelez-moi je vous en supplie moi seul écorchez-moi laissez-moi souffrir pour ce que j’aime donne-moi ta mais donne-moi ton mal passe-moi le feu qui t’habite passe-moi ce feu qu’il te quitte et qu’il se mette à se nourrir de moi de moi seul de mes fibres mes muscles  mes nerfs que je l’emporte loin de toi que je l’emporte ah laissez-moi le détourner dans mes bras contre mon ventre l’enserrer qu’il se propage à mes entrailles qu’il me morde moi et nul autre. »

La passion impossible mais par définition irrésistible touche aussi Caroline, l’héroïne de la nouvelle ‘Le violonneux des contredanses’ mais de façon plus tragique car le lecteur flaire le drame avant la concernée. C’est comme si la jeune femme était victime d’un état de tétanie (bien connu en amour). L’homme, un musicien « beau parleur en pratique, vétérinaire en théorie », possède « un pouvoir qu’on aurait dit parfois frotté de mystère et de sorcellerie ». Il est capable de « vous arracher l’âme du corps tel un fil d’araignée, au point de vous rendre comme une liane ».

Tous les ingrédients sont présents pour provoquer la chute de la pauvre amoureuse : « Il eut tôt fait de percer son secret et ne put s’empêcher de jouer avec son cœur si facile. » Contrairement à Phyllis, Caroline, si elle tombe amoureuse folle, ne parvient pas à développer un réel libre-arbitre. Elle semble plutôt spectatrice de son coup de foudre, victime d’un ensorcellement, pour reprendre ce terme employé ci-dessus par les villageois. Elle tente même de « rompre le charme » en passant devant lui pour le fuir alors qu’il joue du violon. Mais c’est trop tard et la passion développée semble proche de la pathologie : « Les signes de son influence sont elle étaient assez surprenants. Pour en donner une explication assez exhaustive, il faudrait un neurologue. »

 » Il est capable de ‘vous arracher l’âme du corps tel un fil d’araignée, au point de vous rendre comme une liane' » (Thomas Hardy)

En outre, comme dans la nouvelle avec le hussard, ici, Caroline est plus ou moins fiancée à un brave garçon qui ne trouve pas grâce à ses yeux. Dans les deux textes, ces personnages secondaires, amoureux éconduits, jouent un rôle décisif en ce qu’ils servent de miroir aux héroïnes pour comparer leur fadeur supposée avec la flamboyance de l’amoureux interdit. Pourtant, dans ‘Le violonneux des contredanses’, c’est bien le soupirant repoussé, Hipcroft, qui représente l’amour véritable, celui qui le pousse à s’éloigner pour ne pas déranger Caroline : « Il résolut de ne plus l’importuner. Il fallait la protéger de toute affliction, lui éviter jusqu’à la simple vue de sa silhouette. » On observe que dans ‘Loin de la foule déchaînée‘, Gabriel tentera lui aussi de fuir l’héroïne car la peine de cet amour qu‘il croit non réciproque est trop lourde à porter. Un autre personnage-phare de Hardy qui se distingue par son abnégation et son sens du sacrifice.

C’est également un point majeur de ces nouvelles : Hardy joue de cette éternelle balance dans le sentiment amoureux, le sacrifice de son bonheur personnel, le refus des conventions sociales hypocrites de l’époque, l’irrésistibilité de l’élan d’un cœur entier et la conviction, pour ces héroïnes en quête d’amour, qu’elles ont vécu, à défaut d’être heureuses. Une conception de la vie amoureuse joliment illustrée par les paroles de Perdican dans ‘On ne badine pas avec l’amour’ de Musset : « On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. »

Dans ce schéma, seule l’action d’aimer inconditionnellement et passionnément a une valeur, même si les amours des personnages de Hardy sont vouées à la combustion spontanée et à la souffrance.


[1] Qu’est-ce que l’amour ? France Culture.

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