Nuno Júdice : le salut par l’Amour absolu

En France, la littérature portugaise semble viscéralement accolée, dans l’imaginaire collectif, aux noms de deux géants : José Saramago et Fernando Pessoa. Si ces derniers tiennent le haut du panier dans leur pays, d’autres auteurs lusophones d’exception méritent d’être davantage mis en lumière, à l’instar du poète Nuno Júdice.

« L’amour, l’amour, dont on parle toujours. » Mouloudji ne croyait pas si bien dire, quand il chantait ces quelques mots universellement ravageurs. Si les poètes français continuent de nous renverser le cœur depuis des siècles à coup de romantisme, de surréalisme ou de symbolisme, il n’empêche que l’amour en littérature n’a pas de frontières et que nous gagnerions à plus souvent nous tourner vers notre voisin le Portugal.

Ce pays abrite encore aujourd’hui un bijou de la poésie lusophone : Nuno Júdice. Né à Mexilhoeira Grande, en Algarve en 1949, l’intéressé, diplômé en philologie romane et en littérature médiévale ibérique à Lisbonne, a tour à tour été critique littéraire dans la revue O Tempo e o Modo puis fondateur de la revue de poésie Tabacaria. Depuis la sortie de son premier recueil A Noção de Poema (Le Concept de poème), Nuno Júdice n’a jamais cessé d’écrire, y compris des fictions et essais. Mais dans un souci de ne pas survoler ses livres superficiellement, concentrons-nous sur son œuvre poétique et plus particulièrement sur un recueil d’anthologie axé sur le thème amoureux intitulé Le Nom de l’amour, sorti en France en 2018. Plusieurs lectures s’imposent pour imprégner l’esprit des subtilités de son écriture mais une seule suffit pour lancer un constat implacable : attention, prodige !

Dans un monde depuis longtemps désillusionné, en proie à un cynisme qui se veut indifférent aux soubresauts du Coeur, la poésie de Nuno Judice nous donne une magistrale leçon d’amour.

Dans un monde depuis longtemps désillusionné, en proie à un cynisme qui se veut indifférent aux soubresauts du cœur, la poésie de cet auteur ne se contente pas d’apporter une touche de douceur mais bien de nous donner une magistrale leçon d’amour. Pour saisir le plus profondément possible le noyau littéraire de Nuno Júdice, il faut accepter de se laisser happer par un tourbillon de sensualité. Car c’est bien ce qui interpelle le lecteur dès les premiers mots dégustés : la sensualité dévore, engloutit, caresse, console, cajole, innerve les textes de l’auteur. C’est dans une recherche sans limites d’évocation des sens que l’intéressé aboutit à un savant mélange de lumière et d’obscurité, d’éden amoureux et d’abîme existentiel.

L’Amour n’est que « ça » et ce « ça » n’est ni plus ni moins que la digne réunion de l’élévation de l’âme et de l’extase du cœur et du corps. Le début de son poème Variation sur des roses en est un bel exemple : « Semblable aux roses sauvages qui naissent n’importe où, l’Amour aussi peut naître d’où on l’attend le moins. Infinie est son aire : corps et âme. Et, plus loin que ceux-ci, s’étend le monde des sensations, où l’on entre sans frapper, comme si la porte était toujours ouverte pour qui voudrait entrer. »

On comprend assez vite en avançant dans le recueil que Nuno Júdice ne se fait pas seulement une haute idée de l’Amour. Mieux : il en fait une éternelle quête d’absolu, jonchée d’obstacles et de murmures de félicité et de grâce. Oui, il s’agit bien de grâce ici : chaque mot d’amour est un merci déguisé, une façon de rendre grâce, une haleine de tendresse soufflée qui recouvre chaque texte. Le sentiment amoureux devient ainsi la source inépuisable et surtout essentielle de vie et de clarté qui permet de vivre plus fort, plus vrai.

Dès lors, l’Amour se trouve extrait par Nuno Júdice des entrailles de la terre, surtout par la mise en valeur des quatre éléments, dont le vent, qui donne naissance à des métaphores à couper le souffle : « Ce vent souffle dans mes veines, jusqu’à entêter, balayant dans mon esprit toute grisaille pour déployer l’azur », écrit-il dans Conversation avec ma muse. Dans Une définition de l’amour, il montre de façon éclatante la fontaine vitale contenue dans le sentiment amoureux. On touche à l’essence de la vie quand on aime : « Ainsi, quand je touche ta peau en écoutant couler les sources de la plus anciennes des émotions, c’est l’instant pur de l’éclair que je touche. »

Il est également arraché aux entrailles de l’Histoire. Ainsi, on ne s’étonnera guère de voir surgir des références à la mythologie gréco-romaine. La femme aimée est coulée dans un idéal amoureux où elle se tient à la lisière divine entre l’amour céleste et l’amour terrestre/charnel. L’Aimée est « déesse, Diane, lune » et mélange avec brio les genres pour se faire « déesse en minijupe ». L’auteur en arrive à la plus belle des conclusions sur cette réunion des deux mondes : « C’est toi la déesse ou celle qui emprunte à la divinité son corps. » La déesse est humanisée et prophanisée. Au contraire, la femme de chair et de désir est déifiée et grandit quand elle prend conscience de ce rôle de leitmotiv existentiel en amour : « Elle découvre la beauté de son corps qui la fait danser, tandis qu’elle se dévêt. Alors, toutes les étoiles scintillent comme des yeux qui brûlent de vivre. »

« Elle découvre la beauté de son corps qui la fait danser, tandis qu’elle se dévêt. Alors, toutes les étoiles scintillent comme des yeux qui brûlent de vivre. »

Cette ode amoureuse trouve un support remarquable dans un lyrisme qui est tout personnel au poète portugais. Nous sommes loin de la rigueur stylistique du vers dixneuviémiste ; sa prose s’attelle au contraire à des audaces syntaxiques, comme dans Psaume que l’amour interrompt « Mais pour l’oublier [une prière formulée par l’auteur au début du texte] aussitôt dans ces yeux qui me fixent, lorsque au milieu des rires l’amour s’attarde et qu’un silence soudain me révèle ton corps. » Dans cet apparent non-contrôle d’une prose soumise toute entière aux hoquets violents de la passion amoureuse fourmille en vérité une tenue stylistique qui s’attache à la musicalité des images. C’est cette musicalité qui donne un rythme langoureux aux métaphores. Le lyrisme et le romantisme se déploient alors dans toute leur chaleur, toujours dans une mythification de la femme aimée qui apporte la lumière vitale, dans un destin mystique : « Je te vois passer, mon ange baroque […] J’aurais pu croire que tu t’envolerais, déployant tes ailes d’or. Mais le soleil t’a rendue à moi – toi la plus belle – afin que l’église ne soit pas privée d’un de ses anges, ni moi de celle que j’aime. » (Mon ange baroque).

Tous ces extraits révèlent un point majeur de l’œuvre poétique amoureuse de Nuno Júdice : le Cœur, l’Amour, sont les clés de voûte de l’éclaircissement du monde et de la révélation du soi. « Je retrouve la transparence de tes yeux, et longtemps, je les fixe, pour que la nuit ne tombe pas », affirme-t-il dans Soleil couchant. La nuit, souvent synonyme de nappe funèbre et latente n’a plus droit de cité grâce à l’Aimée.

L’Aimée libératrice

Néanmoins, si le Coeur est placé au sommet, dans l’Olympe des sentiments, l’écrivain ne tombe jamais dans le piège d’une mièvrerie stérile des cœurs aveugles qui refuseraient de voir les attaques dont ce bel amour peut faire l’objet. Le Temps, notamment, et son disciple l’Oubli, prennent des allures de titans qui se dressent, menaçants, devant ce repère des Dieux. « Le temps en fuite emporte avec lui toute chose. Où les amants se retrouvaient hier pour parler dans la pénombre, gardés par son mystère, seuls résonnent désormais des pas pressés… » (Mélancolie). Face à ce constat tragique de l’inconstance des sentiments, Júdice lui oppose pourtant un espoir brûlant : l’Amour peut perdurer. Mais il a besoin précisément de lenteur pour croître en beauté. Femme ou homme aimants et aimés entament une inexorable lutte pour ne pas rejoindre la longue liste des oubliables et des oubliés du Cœur.

Pour mériter l’Eternité, le sentiment amoureux doit accomplir le miracle d’effacer ‘la nausée d’être’ chez la personne aimée.

Comme l’Infini reste aussi stimulant qu’il est quasiment intouchable, le poète fait le vœu d’arrêter le Temps pour donner une chance à l’Amour : « Et lorsque nous sommes là, enlacés, tout ce que je veux c’est que le monde reste comme ça, sans bouger, rencogner au fond de l’appartement. Je me serre contre toi comme si ton corps me libérait de la pesanteur. » (Le poids du monde). On ne peut s’empêcher de songer, à la lecture de ces mots, que l’Amour n’a pas besoin d’un peu d’espace ou d’un peu de temps ; il a besoin de tout l’espace et d’un temps étiré, ce qui le rend voué à une lutte constante. Un combat perpétuel pour atteindre une plénitude amoureuse, pétrie de puissante légèreté.

Pour mériter l’Éternité, le sentiment amoureux doit finalement accomplir le miracle d’effacer « la nausée d’être » chez la personne aimée. Nausée qui reste le propre de l’humanité mais qui dont le cours fatal et tragique peut être, espérons-le, modifié.

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