« Pour une nuit d’amour » de Zola : l’union d’Eros et Thanatos

Dans cette nouvelle de 1896, Émile Zola met à nu les liens entre amour et mort, plaisir et souffrance, bonheur illusoire et réalité cruelle, à travers des personnages fascinants. Soixante-cinq pages de décorticage psychologique, qui ne cachent rien des manipulations humaines.

Pour une nuit d’amour, de Zola, peut être résumé en quelques phrases : une jeune femme de la noblesse, forme un couple sadomasochiste et malsain avec un freluquet hargneux. Lors d’une de leurs « luttes », elle le tue. La concernée fait alors appel à son voisin, un être doux, docile et irrésistiblement fou d’elle, pour se débarrasser du corps.

Une intrigue en apparence banale. Sauf que son traitement ne l’est pas. D’abord car les personnages ne sont pas ce qu’ils paraissent. Tout est jeu de faux-semblants et de masques. Le héros à première vue apparaît comme l’être le plus lisse, le plus plat, le plus facilement comblé d’une existence étriquée, sans péripéties, sans désir, sans projets d’avenir. Il se satisfait d’être sans rien attendre de plus : « Julien remplissait à la Poste un petit emploi d’expéditionnaire. Il touchait quinze cents francs sans espoir d’en gagner jamais davantage. » On notera ici le terme de « petit » qui n’est absolument pas anodin.

Odette Joyeux incarne Thérèse dans le film d’Edmond T. Gréville, sorti en 1946.

Contrairement à tout humain normalement constitué qui ne peut lutter contre l’envie et la jalousie, Julien ne se compare jamais : « Il n’imaginait point une condition plus large ni plus heureuse que la sienne. » Or, si l’instinct de comparaison permet de formuler des critiques sur la vie d’autrui, il peut constituer un leitmotiv personnel, pour nous aider à améliorer la nôtre. De plus, Julien semble un personnage léthargique sentimentalement, incapable de ressentir la moindre passion : « Il semblait s’être résigné à vieillir de la sorte, sans une camaraderie, sans une amourette, avec ses goûts de moine cloîtré. »

« Elle avait surtout une bouche un peu grande, d’un rouge vif, et des yeux profonds, noirs, et sans éclat, qui lui donnaient un air de reine cruelle »

En d’autres termes, Julien vit convenablement au sens matériel du terme mais il lui manque l’essentiel de toute vie humaine : l’émotion, la passion, l’amour, l’amitié, le sens de l’humanité en ce qu’il vit en vase clos, sans jamais se confronter à la réalité de ses semblables. Il vit dans une véritable bulle sociale. L’image d’anti-héros est exacerbée quand Zola brosse le côté routinier du personnage, le tout appuyé par l’adverbe puis : « Il se rendait à son bureau, recommençait paisiblement la besogne de la veille ; puis, il déjeunait d’un petit pain et reprenait ses écritures ; puis, il dînait, il se couchait, il dormait. » Comme l’explique bien l’auteur, une seule chose fait vibrer ce cœur endormi et ce corps apathique : la musique. « Il jouait de la flûte, et c’était là, par-dessus tout, sa grande récréation. » La musique est, à ses yeux, bien plus qu’un passe-temps, elle est l’unique manière pour le héros de transmettre les rares émotions qui le traversent, elle lui sert de passerelle entre son moi profond et le moi qu’il veut extérioriser, quand bien même les gens ne l’écoutent pas : « Dans les soirées tièdes, quand le quartier dormait, et que ce chant léger sortait de la grande pièce éclairée d’une bougie, on aurait dit une voix d’amour, tremblante et basse. » Julien se façonne un personnage en jouant de la flûte. À ce moment-là, il gagne sensiblement de l’épaisseur, de l’énergie vitale, comme l’affirmait Platon : « La musique donne une âme à nos cœurs et des ailes à notre pensée. »

Mais ce qui va réellement révéler Julien à lui-même, le ramener à la vie, plus pour le pire que pour le meilleur, est une rencontre à sens unique, qui prend des allures d’illumination divine un soir où il joue un morceau. Cette apparition fantasmagorique prend les traits de Thérèse, une jeune femme noble, qui habite une maison de maître en face de chez Julien. Accoudée à son balcon, elle perçoit les notes du jeune homme. Mais elle reste invisible pour ce dernier : le héros « tremblant, avait cessé de jouer. Il ne pouvait distinguer le visage de la jeune fille, il ne voyait que le flot de ses cheveux déjà dénoués sur son cou ». Pourtant, il en ressort bouleversé, comme touché par la grâce. La lumière du balcon de la jeune femme peut être assimilée à la lumière divine, ou la lumière de l’amour qui vient le frapper de plein fouet. Quand la lumière s’éteint, le héros reste tétanisé, seul dans le noir. Une obscurité bien réelle mais également métaphorique puisqu’il se retrouve de nouveau isolé du monde : « Quand la façade fut noire, Julien ne put quitter son fauteuil, les yeux pleins de la trouée lumineuse qui s’était faite dans cette muraille […] Et il gardait un tremblement, il se demandait s’il devait être heureux de cette apparition. »

Amour fantasmé contre amour vécu

Cette apparition, loin de lui apporter le bonheur, va causer sa perte, tout en lui faisant connaître, pour la première et dernière fois, la passion qui manquait à son cœur sec. Julien se met à guetter Thérèse, désespérément, à la manière d’un chien fidèle, d’un amoureux méconnu. On retrouve là toute la thématique de l’amour à sens unique, fantasmé, et surtout de l’amour de l’artiste envers sa muse puisque le héros joue pour attirer son attention : « Il joua plus fort. Ses lèvres enflaient le son, sa fièvre passait dans la vieille flûte en bois […] Julien soufflait de toute sa passion. »

« Julien est voué aux pires tourments de la chair, rongé par le désir non assouvi, comme soudain ramené à la vie, lui qui se contentait de peu : ‘‘Il reconnut un corset de satin blanc. Il le prit, enfonça son visage dans l’étoffe assouplie par la gorge d’amazone de la jeune fille, respira longuement son odeur, pour s’étourdir’’»

Cette passion prend des teintes célestes, Thérèse est divinisée, mythifiée, inaccessible à un simple mortel et déjà dominatrice et écrasante : « Elle avait surtout une bouche un peu grande, d’un rouge vif, et des yeux profonds, noirs, et sans éclat, qui lui donnaient un air de reine cruelle […] Cette belle demoiselle si grave et si noble le désespérait. Elle ne le regardait jamais, elle ignorait son existence. » Cette grande mystification semblable au processus de la cristallisation chère à Stendhal porte en germe la chute de Julien en ce qu’elle montre le fort déséquilibre entre l’aimant et l’aimée. Le héros passe d’un cœur vide et morne à une passion violente trop grande pour lui, qu’il est incapable de comprendre et maîtriser : « Un an s’écoula. Julien fut très malheureux. Il ne vivait plus que pour Thérèse. »

Amour, haine et sado-masochisme

Thérèse représente l’amour actif, replacé dans le réel, l’amour charnel ; elle est une anti-Madame Arnoux. Toutefois, ses amours avec son amant Colombel, qu’elle connait depuis l’enfance, sont malsaines et violentes. Violence réciproque et rapport sado-masochiste sont au cœur de leur relation, depuis des années. Enfants, c’est elle qui a physiquement le dessus : « À six ans, elle se mit à torturer Colombel. » Le jeune garçon joue le rôle d’un cheval, qui se fait fouetter par sa cavalière. On notera que la métaphore de la chevauchée est parfaitement choisie pour symboliser la bestialité de leur lien. Zola animalise les deux personnages dès leur plus jeune âge : « Lorsque, étourdi, il semblait sur le point près de tomber, elle lui mordait une oreille, se cramponnait d’une étreinte si furieuse, qu’elle lui entrait ses petits ongles dans la chair. » Arrivés à l’âge adulte, la relation reste la même, violente, asymétrique en faveur de Thérèse. Un basculement s’effectue brièvement quand Colombel la viole, ce qui décuple la frénésie morbide de la jeune femme.

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Amour et Mort, Hans Baldung Grien

Après avoir pris le dessus lors du viol, Colombel effectuera ce que Freud appelle, dans Pulsions et destins de pulsions, un retournement. De violeur qui domine, il redevient la victime masochiste consentante : « Ça ne lui déplaisait pas d’être battu. Il y goûtait une récréation âpre, s’arrangeait parfois pour se faire piquer, attendait la piqure avec un frisson furieux et satisfait de sentir le coup d’épingle. » « C’est ce renversement masochiste qui lierait la douleur à l’excitation sexuelle », précise la psychanalyste Geneviève Vialet-Bine.

Le passage le plus éloquent reste évidemment celui du meurtre de Colombel : « Laisse, tu sais que je suis plus forte que toi. Je te ferais du mal.» Colombel eut un petit rire :  « Eh bien ! Fais-moi du mal », murmura-t-il. Et plus loin : « Il était trop petit, elle le ramassait, l’étouffait contre elle, d’un geste de géante […] Il se mit à râler. Elle, craignant qu’on ne les entendît, le poussa dans un dernier et terrible effort. La tempe heurta l’angle de la commode, il s’allongea lourdement par terre. » Cette scène effroyable n’est pas sans rappeler la préface de Madame Edwarda, dans laquelle George Bataille écrit : « Nous ne parvenons à l’extase sinon, fût-elle lointaine, dans la perspective de la mort, de ce qui nous anéantit. » Dans un registre romantique, la mort de Juliette dans Roméo et Juliette est elle aussi hantée par cette alliance : « Je veux baiser tes lèvres […]. Ô cher poignard (elle saisit le poignard de Roméo), voici ton fourreau (elle se frappe), ci-gis et laisse-moi mourir.»

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Chez Zola, cette relation étroite entre Eros et Thanatos va être expérimentée et subie par Julien. Désormais fou amoureux, il accepte de se débarrasser du corps de Colombel : « Oh ! Je jure ! Oh ! Tout ce que vous voudrez !. » Pour la première fois, semble-t-il, son amour quasi mystique se mue en amour sexuel. Lorsqu’il doit attendre seul dans la chambre de Thérèse, Julien devient littéralement fou. Il est voué aux pires tourments de la chair, rongé par le désir non assouvi, comme soudain ramené à la vie, lui qui se contentait de peu : « Il reconnut un corset de satin blanc. Il le prit, enfonça son visage dans l’étoffe assouplie par la gorge d’amazone de la jeune fille, respira longuement son odeur, pour s’étourdir […] Fou, secoué par une crise nerveuse, il mordait le corset de satin, il roulait sa tête dans l’étoffe, pour étouffer ses sanglots de désir. »

Dans sa frustration sexuelle, le héros fait office de masochiste car il est prêt à attendre le retour de Thérèse, partie à une soirée. Cette souffrance le comble paradoxalement de joie alors qu’il se tient dans la chambre où git le corps de Colombel : « Quels délices ! Il voulait tout oublier. Non, ce n’était pas une veillée de mort, c’était une veillée d’amour. » Là encore, le sexe et la mort sont intimement liés. On assiste à une montée en puissance de ce désir pétri d’espoir en même temps que pèse sur sa conscience l’acte répréhensible qu’il s’apprête à commettre : « Dans cette chambre, des sueurs, par moments, lui inondaient la face. Autour de lui, les masses noires des meubles remuaient, prenaient des formes menaçantes. »

La mort comme seule issue

Son chemin de croix est caractérisé par le parcours qu’il effectue à pied, Colombel sur le dos, jusqu’à un pont d’où il est censé jeter le corps. Que va-t-il faire ? Se débarrasser du cadavre ? L’enterrer ? Rejoindre Thérèse ? Fuir ? C’est dans les deux dernières pages que la pulsion sexuelle lutte le plus contre la pulsion de mort de Julien : « Est-ce qu’il allait renoncer à toute cette passion offerte, dont il avait un avant-goût qui lui brûlait les lèvres ? » Bien qu’enflammé par le désir, « il n’avait plus qu’un besoin irrésistible, celui de dormir, dormir toujours ». S’ajoute à cette bataille interne, la sensation que Colombel, bien que mort, a essayé de l’entraîner dans la rivière : « Il ne sut comment, les bras du mort se nouèrent autour de son cou. » Finalement, Julien, désespéré et délirant, se laisse tomber dans la rivière, après avoir murmuré trois fois le prénom de Thérèse, souvenir de délices à peine entrevus. Issue choquante mais peu surprenante. Les personnages de Julien et Colombel sont mus par ce double mouvement que Bataille a parfaitement analysé dans son ouvrage L’Erotisme : « Le mouvement de l’amour, porté à l’extrême, est un mouvement de mort. »

Julien aimait-il vraiment Thérèse ?

Un dernier point mérite d’être creusé, après la lecture de ce Zola atypique. Nous sommes bien loin du naturalisme cher à l’auteur, qui donne une coloration lyrique, passionnée, voire très légèrement fantastique à son récit. Les sentiments violents de son héros sont décrits avec une empathie et une pitié qui ne sont pas courantes chez l’écrivain. L’attrait de Julien pour Thérèse est si brutal, qu’on peut justement s’interroger sur sa nature. Doit-on parler réellement d’amour, de passion ? Lui qui perd non seulement le contrôle de son corps mais surtout de son esprit, de sa raison, au point de se débarrasser d’un corps ? Toutes les descriptions pré-citées de Julien laissent plutôt penser qu’il s’agissait d’un passion malsaine et dévorante (et non d’un amour), et d’une attirance sexuelle obsessionnelle. Pour Schopenhauer, philosophe de l’amour sexuel par excellence, « tout état amoureux, si éthéré qu’il puisse paraître, s’enracine dans la seule pulsion sexuelle ; plus, il n’est absolument qu’une pulsion sexuelle plus nettement déterminée, spécialisée et individualisée au sens le plus strict ». Une théorie qui le pose clairement en minorité : philosophes, écrivains, anthropologues et poètes distinguent au contraire la chose charnelle de l’Amour. Jacques de Bourbon-Busset le décrit comme une « intense complicité » ; Pour Yourcenar, « c’est s’intéresser passionnément à un être ».

Erich Fromm le voit comme « un acte de foi ». Le sociologue le conditionne par ailleurs au soin, à la responsabilité, au respect, à la connaissance de l’aimé. Il le sépare résolument de la seule satisfaction sexuelle. Aux antipodes de Schopenhauer, Antonin Artaud, isolé en raison de son impuissance, voit en l’amour platonique l’apogée de l’amour véritable, dans Suppôts et Supplications : « Dans le monde tel que je le prémédite, la sexualité sera close […] et il ne restera à peu près personne. Personne si ce n’est ceux qui ont pu m’aimer par pur amour. »

Chez Zola, Julien ne s’intéresse pas à l’esprit, au cœur, à l’âme de Thérèse. Son envoûtement ne dépasse finalement pas les barrières de la charnélité.

Le suicide de Julien, courage ou lâcheté ?

Point ultime de non-retour, que l’on soit croyant ou non, le suicide est-il acte de liberté, de courage, de lâcheté ? Sachant qu’il s’agit de la seule issue qui semble possible à Julien, il ne peut s’agir que d’un non-choix. D’ailleurs, comme il est dit précédemment, il se laisse choir dans la rivière. Cette apathie symbolise à la fois l’absence de libre-arbitre et de consentement éclairé. On est bien loin d’un suicide « actif » qui viserait à « doubler – contester – l’ordre de la nature », pour reprendre les termes de la psychanalyste Hélène Genet. S’ajoute la « participation » du mort qui noue ses bras autour de lui. Délire de Julien ou touche fantastique ? Mystère. Ce qui est certain, c’est que sa mort est empreinte de fatalisme. Fatalisme que la peintre Marie Bashkirtseff a justement qualifié de « religion des paresseux et des désespérés ».

(1) Jean Laplanche, Vie et mort en psychanalyse, Flammarion.

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